William Shakespeare, p
un acte de passion, un degré de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également dans quelqu’une de ses comédies ; mais ce qui, dans ses tragédics, est approfondi, fertile en conséquences, fortement lié à la série des causes et des effets, n’est, dans ses comédies qu’à peine indiqué, et offert un instant à la vue pour la frapper d’un effet passager et disparaître bientôt dans une nouvelle combinaison. Dans Mesure pour Mesure, Angelo... (suit le récit de ses crimes). N'est-ce pas là de la tragédie ? Un fait pareil se placerait bien dans la vie de Richard III ; aucun crime de Macbeth ne présente cet excès de scélératesse ; mais dans M acbeth, dans Richard ITI, le crime produit l’impression tragique qui lui appartient, parce qu’il est vraisemblable. Chez
Angelo, le crime n’est qu’une abstraction vague, attachée
en passant à un nom propre, sans autre motif que la nécessité de faire commettre à ce personnage telle action qui produira telle situation dont le poète veut tirer tels et tels effets. Son crime accompli, il se repentira, autant que le poète en aura besoin, et il se trouvera en état de reprendre sans effort le cours naturel de sa vie un moment interrompu. Ainsi, dans la comédie de Shakespeare, toute la vie humaine passera devant les yeux du spectateur, réduite à une sorte de fantasmagorie, reflet brillant et incertain des réalités dont sa tragédie offre le tableau. Au moment où la vérité semble près de se laisser saisir, l’image pâlit, s’efface, son rôle est fini, elle disparait. Dans le Conte d’hiver, Léontès est jaloux, sanguinaire, impitoyable comme Othello ; mais sa jalousie, née tout à coup et d’un simple caprice à l'instant où il faut que la situation commence à se former, perdra soudain ses fureurs et ses soupçons dès que l’action aura atteint le point où doit naître une situation nouvelle. Dans Cymbeline…. la conduite de Jachimo n’est ni moins fourbe, ni moins perverse que celle d’Iago dans Ofhello ; maïs son caractère n’a point expliqué sa conduite... et toujours prêt à dépouiller le manteau de scélérat dont la revêtu le poète, dès que l’intrigue touchera à son terme.….., il n’attendra pas même qu’on le lui demande. Je pourrais multiplier ces exemples. Partout on verrait les caractères aussi peu tenaces que les passions, les résolutions aussi mobiles que les caractères... La bêtise même n’est pas toujours un mérite assuré au personnage qu’on en à d’abord affublé. Dans Cymbeline, l’imbécile Cloten devient presque fier et spirituel quand il s’agit d’opposer l'indépendance d’un prince anglais aux menaces d’un ambassadeur romain; ot dans Mesure pour Mesure, le constable Le Coude, dont les balourdises ont fait le diver-
tissement d’une scène, parle presque en homme de sens lorsque, dans une scène postérieure, un autre que lui est chargé d’égayer le dialogue. Tant est vagabond et négligent le vol du poète à travers ces capricieuses Compositions ! Tant sont fugitives les créations légères qui viennent les animer ! Mais aussi, quel autre que Shakespeare eût répandu sur cette comédie frivole et bizarre de si riches trésors ?.… Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir pourquoi, d’un roi de Bohême se décide à faire mourir sa femme et exposer sa fille; que cette enfant, abandonnée sur un rivage (c'est Guizot qui souligne) de la Bohême et recueillie par un berger, devienne. voilà certes ce que peuvent réunir de plus commun et de plus invraisemblable, les romans, nouvelles et pastorales du temps. Mais Shakespeare s’en saisit, et la fable absurde qui ouvre le Conte d'hiver, devient intéressante... Que seraient les noces de Thésée et d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux couples d’amants malheureux les uns par les autres? Ii n’y à là qu’une combinaison décousue, sans intérêt comme sans vérité. Mais Shakespeare en a fait le Songe d’une nuit d'été; au milieu de cette fade intrigue interviendront Oberon et son peuple de fées :… »
Que Victor Hugo à lu, et assez attentivement, ces pages de Guizot, il n’est que de lire le passage suivant de William Shakespeare, — un des rares passages où les idées de Hugo semblent basées sur une considération objective et directe de l’œuvre de Shakespeare, — pour s’en rendre compte
€. Voulez-vous voir un despotisme, voyez sa fantaisie. Quelle volonté de rêve, quel parti pris de vertige ! Quel absolutisme dans l’indécis et le flottant ! Le songe emplit à tel point quelques-unes de ses pièces que l’homme s’y déforme et y est plus nuage qu'homme. L’Angelo de Mesure pour Mesure est un tyran de brouillard. Ilse désagrège et s’efface. Le Léontès du Conte d'hiver est un Othello qui se dissipe. Dans Cymbeline, on croit que Jachimo va devenir ago, mais il fond. Le songe est là partout... Une brute devient raisonnable, témoin le constable Lecoude de M esure pour Mesure. Un idiot à tout à coup de l'esprit, témoin Cloten de Oymbeline. Un roi de Sicile est jaloux
1. Shakespeare : OEuvres Complèles, trad. F.-P.-G. Guizot, Paris. 1860-62, vol. [, pp. 62-5.
d’un roi de Bohême. La Bohême à des rivages. Les bergers y ramassont des enfants. Thésée duc, épouse Hippolyte, amazone. Oberon s’y mêle. Car, c’est ici la volonté de Shakespeare de rêver :… »
Ce n’est pas le seul rapprochement qu’on puisse faire entre Guizot et Hugo. Par exemple, Guizot voit dans les parties les plus critiquées, et il l'avoue, les plus critiquables, de l’œuvre de Shakespeare « l’inquiète et bizarre rêvorie d’un. esprit étonné de ses propres découvertes ? ». Hugo dit, de même, de Shakespeare : «Sa propre végétation l’effare ; sa propre tempête l’épouvante”… » Mais dans ce «trouble » Hugo voit, évidemment, un des signes du génie.
Somme toute, si l’on peut tirer une conclusion générale d’un ouvrage aussi vague, capricieux et décousu, ce qui ressort le plus manifestement de William Shakespeare, c'est le caractère éminemment personnel de l’œuvre du poète anglais, son « impossibilité d’être modèle » (p. 303). La « puissante antithèse » de Shakespearo (p. 215), qui fait aboutir une tragédie à un éclat de rire (p. 303), n’est qu’« un caprice immense » (p. 212) ; et le seul parti pris de Shakespeare est de rêver. Hugo déconseille formellement imitation des « actions doubles », qui distinguent toutes les pièces de Shakespeare, sauf Macbeth et Roméo et Juliette, et qui sont «le cachet du xvie siècle »; et il loue le théâtre contemporain d’avoir «bien ou mal, frayé sa voie propre entre l’unité grecque etl’ubiquité shakespeariennc : ».
C’est donc un Shakespeare inactuel et peu propre à figurer à la tête d’une école littéraire, que Victor Hugo a trouvé dans les travaux de son fils, dans les Etudes de Chasles, et dans la contemplation vertigineuse de l’Æssai de Guizot.
% * % Victor Hugo à utilisé les travaux de son fils aussi dans le morceau intitulé Shakespeare, dans la Légende des Siècles