‹ L'Angleterre Dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 138 sur 202 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Presse Libre, en annonçant l'Homme qui Rit dans ses Tablettes du Jour du 5 janvier 1869, publiait un extrait d’une lettre de Victor Hugo dans laquelle celui-ci promettait la révélation d’ « une Angleterre inattendue ‘ ». Une très brève analyse du roman suffira pour justifier la prétention du romancier. En Angleterre, au xvrre siècle, aurait existé une affiliation internationale d’acheteurs et de voleurs d’enfants (auxquels Hugo donne le nom de Comprachicos), travaillant souvent sous les ordres du roi et mutilant cruellement les enfants volés ou achetés de façon à les rendre parfaitement méconnaissables. Le roi Jacques IT aurait employé ces comprachicos pour supprimer l'héritier d’un lord républicain, lord Clancharlie, exilé volontairement en Suisse depuis la restauration des Stuarts en 1660. Cet enfant, mutilé de telle façon que ses traits étaient tordus dans un affreux rictus perpétuel, fut abandonné par les comprachicos, qu’une loi sévère de Guillaume III obligea à quitter l'Angleterre en toute hâte vers 1690, et adopté par un bateleur nommé Ursus, qui en fit un saltimbanque et l’exposa dans toutes les foires de l'Angleterre, sous le nom de « l’homme qui rit ». Une duchesse anglaise nommée Josiane, s’éprend par perversité de ce monstre. Un jour par hasard, un officier de la maison de la reine Anne, nommé Barkilphedro, découvre la vraie identité de ce saltimbanque, et, par envie, afin d’humilier

1. L'artisle est relié avec le manuscrit du Reliquat de L'Homme qui rit.

Josiane, met tout en œuvre pour que la pairie de Gwynplaine (c’est le nom de « l’homme qui rit ») — donnée par Jacques IT à lord David Diry-Moir, fiancé de Josiane et fils bâtard de lord Clancharlie par une femme qui, après avoir été la maîtresse du pair exilé, avait été celle du roi Charles IT, — lui soit restituée. Le Chancelier de la reine Anne, William Cowper, croyant qu’« en Angleterre la restauration d’un pair importe plus que la restauration d’un roi », ne s'oppose pas à cette restitution. Mais une seule séance à la Chambre des Lords dégoûte Gwynplaine de Son nouveau rang et il s’en va rejoindre ses anciens compagnons, les bateleurs.

À propos d’une «révélation » tellement surprenante de l'Angleterre du xvrre siècle, il est naturel de se demander quelle en est la valeur historique, jusqu’à quel point elle est fondée sur des épisodes authentiques de l’histoire d’Angleterre. Un examen des sources et du reliquat de l'Homme qui rit nous permet de répondre à cette question.

I. Signalons d’abord que Victor Hugo ne s’est pas décidé tout de suite à traiter le commencement du xvrrre siècle dans son roman. Son intention étant de subordonner son étude de l’aristocratie anglaise à celle de la Révolution française, d’en faire « une sorte d’avant-scène du livre Quatre-vingt-treize ‘, il avait naturellement choisi d’abord la seconde moitié du xvrrr siècle *. Il avait trouvé notamment, dans l’histoire de cette période, un épisode qui semblait tout fait pour exprimer ses idées sur le caractère éminemment féodal de la civilisation anglaise : à savoir, le procès de lord Byron, inculpé d’avoir tué un certain M. Chaworth en duel. Parmi les notes que Hugo à prises pour son roman $e trouve la suivante : « Une loi d’Édouard VI accorde aux pairs le privilège de ne pouvoir être punis pour homicide simple. Lord Byron, ayant tué M. Chaworth

1, Reliquat de L'Homme quirit, cit. Quatre-vingt-treize, ed. Imp. nat., notes de l'éditeur.

Page 1