CROMWELL » ET SHAKESPEARE
L'importance de la documentation dans Cromwell ne cache pas d’autres aspects de cette pièce, et de la préface, — ne nous fait pas oublier que Victor Hugo s’y montre, en même temps, préoccupé de soucis qui sont parfois incompatibles avec celui de la vérité historique. Hugo affirme, dans la préface, que la réalité de l’art n’est pas celle de la nature, que le drame doit être « un miroir de concentration » qui rende la nature plus poétique, plus saillante, que le vers est indispensable, comme « une des digues les plus puissantes contre l’irruption du commun », que « c’est surtout la poésie lyrique qui sied au drame » ; bref, il fait pressentir déjà que le drame inauguré par la préface ne sera après tout, que du mélodrame « relevé de la pompe artiticielle du lyrisme ‘ ». La pièce elle-même abonde de développements lyriques * et de combinaisons plus ou moins dramatiques *, qui n’ont manifestement pas la simple vraisemblance pour but.
Pour cette revendication des droits de la poésie et de l'imagination dans le drame, la littérature anglaise four-
4. Nodier (Ch.). Préface du Théâtre Choisi de Pixérécourt, cit. Larat, op. cit., p. 390.
2. Cf. la grande scène nocturne du 3 acte, entre Cromwell et le juif Manassé (acte III, sc. xvu), dont Emile Deschamps dit : « la terreur et la poésie sont portées au plus haut degré que puisse atteindre l'art » (Mercure de France, 9 février 1828); ou la belle tirade de Milton contre l'ambition de Cromwell (acte III, se. 1v) que Hugo récita au shakespearien Talma ; le monologue de Cromwell à la poterne du parc de Wbitehall (acte IV, sc. u), etc. Un lien de parenté très visible existe entre le Cromwell de Hugo et les héros de ses drames lyriques.
3. Cf. les nombreux quipropos, surtout au 2e acte (acte Il, scènes xv, xvir, xx1, etc., etc.).
nissait des modèles illustres qui facilitèrent incontestablement la tâche de Hugo. Dans l'hiver de 1827-1828 justement, une troupe d'acteurs anglais charma tout Paris par ses représentations, à l’Odéon, des pièces de Shakespeare ‘. Tous les jeunes romantiques * en furent profondément émus, et même ceux qui s'étaient déjà distingués par leur ferveur shakespearienne eurent la révélation d’un Shakespeare nouveau *.
Victor Hugo, nous l'avons vu, avait déjà en 1822 commencé à lire Shakespeare, dans la traduction de Letourneur, sans pourtant l’apprécier véritablement. Dans une note écrite beaucoup plus tard, et publiée par Paul Meurice dans Choses Vues (nouvelle série, 1900), bien qu’elle fasse vraisemblablement partie du très important reliquat, inédit et inaccessible, de William Shakespeare (1863), Hugo rappelle que ce fut Nodier qui lui révéla pour la première fois les beautés de Shakespeare, à Reims, en mai 1825, pendant le sacre de Charles X, en lui traduisant le Roi Jean ‘. Le souvenir de son amitié pour Nodier a peut-être poussé Hugo à exagérer l'importance de cette « révélation»"; mais il est significatif que la première allusion élogieuse que Victor Hugo ait faite aux œuvres de Shakespeare se trouve dans le récit du Voyage aux Alpes qu’il entreprit
4. V. Borgerhoff. Le théâtre anglais à Paris sous la Restauration, Paris, 1912.
2 Non seulement, il faut le dire, les partisans du drame lyrique, mais aussi ceux du drame historique en prose (v. Baldensperger, Études d'histoire littéraire, 1910, t&. Il, p. 199),
3. C£. Nodier (Ch) cit. Borgerholf, op. cit., p. 179. Le succès de Kemble et de Miss Smithson semble bien avoir été indépendant de leur mérite : après eux, des artistes supérieurs vinrent jouer à Paris, par exempie, Kean et Macready, mais ceux-ci furent loin de susciter le même enthousiasme. Il y eut, en septembre 1827. « une électricité de compréhension universelle. un miracle de poésie, une mystérieuse communication de Dieu ». (Revue de Paris, mai 1836: article de Y. Y. sur Les théâlres ilaliens el français à Londres).