CROMWELL ET SHAKESPEARE
en l’été de 1825 dans la compagnie de Charles Nodier : le Mont Blanc « projet(ant) son image menaçante jusque dans l’eau paisible du Lac Vert » lui rappela, dit-il, «ces grandes créations du vieux Shakespeare, où toujours domine une haute et sombre figure qui, dans un coin du drame, se réflète dans une âme limpide, transparente et pure; œuvres complètes comme la nature, où il y à toujours une Ophélia pour Hamlet, une Desdemona pour Othello ‘… »
En octobre 1826, lorsqu'il écrivait la préface des Odes et Ballades, Victor Hugo n’était pas encore l’enthousiaste shakespearien que la révélation de Reims aurait, selon lui, produit. Nous avons vu (p. 20) que, dans cette préface, il opposait à la « dignité » de la tragédie classique les « latitudes » du roman, non du drame. Non moins significative est l’opinion, qu’il exprime dans la même préface, que « de tous les livres qui circulent entre les mains des hommes, deux seuls doivent être étudiés par (ie poète), Homère et la Bible. » La trinité de la Préface de Cromwell, — ia Bible, Homère, Shakespeare — n'existe pas encore. La révélation n’a pas laissé sa trace non plus dans les quatre premiers actes de Cromwell — écrits, d’après le manuserib, entre le 6 août et le 25 octobre 1826. Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup pratiqué Shakespeare pour rapprocher la vision de Cromwell enfant des prédictions des sorcières de Macbeth *.
Les ressemblances shakespeariennes ne deviennent importantes qu’au 5° acte. Les ouvriers philosophes qui dressent le trône et se souviennent d’avoir construit dans les mêmes circonstances l’échafaud de Charles Ier, rappel-
1. En voyage, éd. de l'imprimerie Nationale, p. 6. Victor Hugo raconté... t. Il, p. 245, éd. Nelson.
2. Cromwell, acte IL, se. xvu, et la note que !lugo ajoute à ce passage Cf. Chateaubriand, Les Quatre Sluarts, 1826, Œuvres complètes, 1861, &. X, p. 417. Villemain aussi avait indiqué les traits shakespeariens pour ainsi dire, de la vie de Cromwell; il avait proposé une explication ingénieuse, sinon vraisombluble, de l éclipse qu'avait subie la gloire de Shakespeare sous le Protectorat « … se figure-t-on l’élévation sanglante de Macbeth, et le spectre qui le poursuit, représentés devant Cromwell, ou la résistance hypocrite de César étalée sur la scène, tandis que le Protecteur hésitait à prendre la couronne ? » Histoire de Cromwell, t. IL, pp. 304-5.
lent les fossoyeurs de Hamlet. Un des ouvriers souligne la ressemblance en disant … À ces heures funèbres, Si quelqu'un nous eût vus, cachés dans les ténèbres, Construire un échafaud aux lueurs des flambeaux Comme des fossoyeurs qui creusent des tombeaux...
{acte V, sc. 1).
L’imitation de Jules César est évidente dans la scène du couronnement, où Hugo fait une si large part aux observations et aux réactions du peuple; où Milton avertit Cromwell du danger qui le menace, en disant : « Songe aux ides de Mars ! » (V, x11); et où Cromwell refuse la couronne en disant :
Milords, messieurs, anglais, frères qui m'écoutez \ Je ne viens point ici ceindre le diadème... (Zbid!).
Les conspirateurs qui ne veulent pas frapper Cromwell quand il prie (V, x1r) ressemblent à Hamlet, qui laisse échapper une semblable occasion de tuer l'assassin de son père. Enfin Cromwell imite Macbeth lorsqu'il s’écrie, en voyant la couronne : « Est-ce un rêve ? Est-ce bien le bandeau que je vois ° ? »
Or le 5° acte de Cromwell, bien qu’il fût commencé, d’après le manuscrit, le 28 octobre 1826, ne fut terminé que vers la fin de septembre 1827 *, c’est-à-dire un mois après le commencement des représentations anglaises à l’'Odéon. Signalons aussi une différence significative entre le manuscrit d'Amy Robsart et la copie de la pièce envoyée à la Censure: dans le manuscrit, Flibbertigibbet dit à Amy, au 42 acte (sc. 111), dans une des intercalations de 1827, — «Je suis là devant vous. comme l’urne à laquelle Hamlet adresse ses terribles soliloques » (f°. 44 verso) : dans la copie de la Censure, il dit : « … comme la tête sans cer-