‹ L'Angleterre Dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 59 sur 202 · HUGO ET SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

HUGO ET SHAKESPEARE

Il est vrai que les pièces de Hugo ressemblent d’une façon générale à celles de Shakespeare par l’abondance de «ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l’âme au-dessus de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame ‘ » qui s’y trouvent. Hugo se souvient vaguement des monologues de Hamlet lorsqu'il écrit les 3° ,4° et 5° scènes du 5€ acte de Marion de Lorme (les sombres réflexions de Didier). Les ouvriers qui sont en train de démolir le mur du donjon de Beaugency afin de permettre à Richelieu d’assister à l’exécution de Didier et de Saverny (Marion de Lorme, acte V, se. 1) rappellent les fossoyeurs de Hamlet. L’Angély imite le fou de Lear (que Hugo avait eu la hardiesse de louer dans la Préface de Cromwell), lorsqu'il dit au Roi ses vérités (Marion de Lorme, acte IV, sc. vin). Les duos amoureux de Hernani et de Dona Sol, au 5€ acte, sc. IIT, ressemblent un peu à ceux de Roméo et de Juliette.

Un épisode qui se trouve dans deux des pièces de Hugo, le passage, au fond de la scène, d’une figure sombre et hautaïine, qui vient troubler le bonheur du jeune héros, — dans Hernani, Don Ruy Gomez (acte V, sc. I), dans Les Burgraves, Guanhumara (acte IT, sc. 111), — est peutêtre une réminiscence du passage du spectre dans Hamlet. Comme le spectre, Don Ruy et Guanhumara viennent rappeler aux jeunes héros un serment qu’ils ont juré.

Lucrèce Borgia, et Tisbé (dans Angelo), malheureuses victimes de la tyrannie et cruauté d’un homme, qu’elles

4. Charles Maganin, cit. Simon, notes de Hernani, éd. Imp. Nat.

2. « Le propre d’un fou de cour, écrit Hugo en 1839, à l'acteur Provost, qui joue le rôle de L’Angély dans une reprise de Marion de Lorme, c'est de dire çà et là des choses étranges et folles par l'expression, vraies et sages par la pensée. » Corresnondance de Victor Hugo, lettre du 2 nov. 1839.

pardonnent cependant *, ont un certain air de parenté avec Desdemona *.

La scène qui termine la première partie du permier acte de Lucrèce Borgia, — celle où les amis de Gennaro, ayant reconnu Mme’ Lucrèce sous son masque, lui jettent ses crimes à la face et font ainsi surgir, on quelque sorte, un à un les fantômes de ses victimes, — ressemble, comme le montre Biré *, à cette scène de Richard III, (acte V, sc. It) où la veille de Bosworth, lorsque Richard dort dans sa tente, les spectres de ceux qu’il à assassinés se dressent devant lui et, chacun à son tour, lui crient : Désespère et meurs !

En général, l'emploi habituel des moyens mélodramatiques — poisons, cadavres, cercueils, — rapproche les drames de Hugo de ceux de Shakespeare. C'était là en effet, pour quelques-uns des contemporains de Hugo, l'élément shakespearien, par excellence, de son œuvre dramatique : un feuilletoniste du Journal des Débats, comparant l’échec de Miss Smithson en 1833 et l'immense succès qu’elle avait connu. en 1827, en donnait Pexplication suivante : « Depuis elle (Miss Smithson en 1827) on est allé dix fois plus loin qu’elle. Le fantôme d'Hamlet était une grande nouveauté dans ce temps-là; il ferait rire de pitié aujourd’hui. Le cercueil de Juliette nous glaçait d'horreur ; nous avons les cinq cercueils de Lucrèce Borgia. Roméo porte une petite fiole à ses lèvres : Lucrèec met le poison en tonneaux. Et les amours traversées de toutes ces femmes si blanches et si tremblantes, que sont-elles à côté des amours de la Tour de Nesle ? O révo-

4. Dans une variante du dénouement de Lucrèce Borgia, publiée dans les notes de l’édition ne varietur de 1882, Gennaro, après avoir frappé Lucrezia, s'en repent et tâche de la ranimer. £n découvrant la poitrine de la mourante, il trouve un paquet de lettres ensanglantées, les lettres qu'il avait écrites à sa mère! Lucrezia reprend conscience et tâche de calmer le remords de son fils par son pardon et sa bénédiction. Dans une note de l'édition de 1833, Hugo dit avoir trouvé Mlle Goorge, qui jouait le rôle de Lucrezia, « touchante comme Desdemona ».

2. À propos de l'interdiction du Roi s'amuse, Hugo dit que le Ministère « aurait bien voulu que le public en vint à étouffer cette pièce sans l'entendre, pour un tort imaginaire, comme Othello étouffe Desdemona. » (Préface du Roi s'amuse.)

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