‹ L'Angleterre Dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 60 sur 202 · Victor Hugo après 1830, t. 1, pp · texte numérisé non relu

Victor Hugo après 1830, t. 1, pp

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lution dramatique ! en fut-il jamais de plus complète ! ? » S'il y avait en Angleterre une institution à laquelle la gloire de Shakespeare était plus intimement liée qu’à

aucune autre, c'était bien la Tour de Londres : aucun voya-

geur français ne revenait d'Angleterre sans avoir visité la Tour, et aucun ne visitait la Tour sans invoquer Shakespeare *.

Nul doute que Shakespeñre n’ait beaucoup contribué à faire considérer l’ Angleterre comme la vraie patrie du bourreau. Hugo, lorsqu'il veut peindre, sur la scène, les relations d’une reine sanguinaire avec son bourreau, choisit une époque de l’histoire d'Angleterre, l’époque des Tudors.

En 1835, répondant à l’objection de M1e Mars, qu'il y à « trop de poison » dans ses pièces (à propos d’Angelo), Hugo dit: «Je n’ai pas inventé le poison, je emploie comme Corneille l’a employé dans Rodogune, comme Shakespeare l’a employé dans Roméo et Juliette, ce qui ne l’a pas empêché de l’employer dans Hamlet *. »

En effet, le narcotique que Tishbé donne à Catarina (dans Angelo) et qui plonge celle-ci dans un sommeil pareil à la mort est exactement celui qu’on administra à Juliette. Dans la même pièce la scène du balcon (Journée IE, se 1v), celle où Catarina, se croyant seule, parle de son amour pour Rodolfo et souhaite de l’entendre chanter, et où

4. Journal des Débats. 1er avril 4883. Pichot (Rev. de Puris, fevrier 1833) compare Lucrèce Borgia avec La Duchesse de Mulfy de Webster et Le Juif de Malle de Marlowe.

2. En 1822, Custine écrivait : « Après avoir assez mal vu Saint-Paul j'ai encore été visiter la Tour de Londres, monument fameux dans l'Histoire d'Angleterre, et que Shakespeare à illustré par son Richard III (Mémoires et Voyages, Paris, 1830, t. 11, p. 136): et en 1836 Hennequin, après avoir décrit longuement sa visite à « cette forteresse où respire toute la férocité des annales anglaises, les plus sanglantes de l'Europe », dit « les souvenirs de Shakespeare vous envahissent, vous n'arrivez à la Tour qu’escorté des fantômes du duc de Clarence et de Richard IL. » (Voyage Philosophique en Angleterre elen Ecosse, Paris, 1836, pp 143-156.)

3. Victor Hugo raconté.…., éd. Nelson, t. Il, p. 423. M. Baldensperger montre, que déjà, vers la fin de l'Ancien Régime, « le mélange des styles était. beaucoup moins en cause, dans les influences shakespeariennes..…., que le « sombre », l'exaspération violente des impressions théâtrales au moyen des ressorts les plus terribles ». (Etudes d'histoire litléraire, 1910, t. IN, p. 180), et qu'au commencement du xixe siècle l'influence de Shakespeare à été plus nette sur le mélodrame que sur le drame (ibid. pp. 193-4). Cf. Baldensperger, L'Emigralion française, À. I, p. 192.

Rodolfo, qui l’a entendue, en cachette sur le balcon, lui répond en chantant, rappelle de loin une scène pareille de Roméo et Juliette (acte IT, se. 11), celle où Juliette laisse voir, inconsciemment, à Roméo, caché sous son balcon, qu’il est aimé d'elle.

Enfin, le souvenir des sorcières de Macbeth est évoqué par le personnage lugubre de Guanhumara que l’on voit la nuit fréquentant les cimetières et composant des philtres avec des os de mort (Les Burgraves, acte I, sc. 11). L’atmosphère d'horreur et d'attente angoissée que Hugo réussit admirablement à créer dans les premières scènes des Burgraves doit quelque chose, peut-être, à Macbeth”.

Mais les ressemblances précises et indiscutables sont rares : il s'agirait peut-être plutôt de rencontres fortuites * D'autre part, il existe des différences fondamentales entre le théâtre de Hugo et celui de Shakespeare.

L'antithèse de Hugo, laquelle consiste à mêler systéma— tiquement le beau et le laid dans le même personnage, n’a évidemment rien de shakespearien, nous montrant trop souvent un théoricien désireux de soutenir certaines idées générales, — par exemple, que lPamour (Marion), ou la paternité (Triboulet), ou la maternité (Lucrèce), rachète les plus grands défauts, — plutôt qu’un artiste soucieux uniquement de mettre en scène des créatures vivantes.

L'admirable truculence de la langue de Hugo rappelle Shakespeare : Magnin fait remarquer, cependant, que « quand sa poésie blesse, c’est par le heurté de la métaphore, rarement par le mot simple et nu. Le contraire est

1. Déjà le côté visionnaire et macabre de l’œuvre de Shakespeare fait la plus vive impression sur Hugo. Il se rappelle les vers de Hamlet à Horatio (There are more things in heaven and earth Horalio, than are dreamt: of in your philosophy} lorsqu'il croit entendre la cloche légendaire de Winfried, près de la ruine de Velmich, en Allemagne (Lettres du Rhin, t. }, pp. 223-4) et encore en Espagne, lorsqu'il pense aux « visions qui sortent de la nature », aux « larmes inconnues et possibles de la nuit ». (En Voyage, Imp. Nat., pp. 353-4). !1 croit voir rèver lady Macbeth lorsqu'il aperçoit, à Leso en Espagne, une vicille femme accroupie dans une chambre basse, au-dessous d'une vieille lampe espagnole (ibid.. p. 369).

2. Cf. la dette de Victor Hugo, pour Hernani, à Schiller. (V. Glaesener Mercure de France, 15 février 1930.) Hernani, dit Magnin, « c’est une ballade allemande élevée aux proportions de la tragédie » (Le Globe, 1er mars 4830) ;

«€. il me semble voir dans Hernani un double reflet de Calderon et de Gœthe » (id. ibid., 12 mars 1830).

arrivé au More de Venise. C’est qu’en effet rien ne ressemble moins au procédé de Shakespeare que celui de M. Victor Hugo * ».

Une volonté de fer pèse sur les pièces de Hugo et tue trop souvent la libre fantaisie, en circonscrivant très sensiblement ces échappées lyriques qui constituent, nous Pavons vu, le principal lien de parenté de Hugo avec Shakespeare. Roméo et Juliette se demandent si c’est l’alouette ou le rossignol qui chante : Dona Sol voudrait entendre chanter « un rossignol perdu dans l’ombre et dans la mousse, ou quelque flute au loin... » … et le cor

de Don Ruy sonne dans l’ombre !

Hugo subordonne la poésie à l’action. La magnifique scène des portraits, dans Hernani, nous charme surtout parce que nous savons que Hernani est caché derrière l’un des portraits, et qu’à Don Carlos demandant qu’on lui livre Hernani, Don Ruy a répondu : « Vous serez satisfait. »

Cette volonté tyrannique donne aux pièces de Hugo une simplicité fondamentale qui n’est rien moins que shakespearienne. M. Baldensperger le fait observer « Cependant, — quelques esprits plus avisés s’en rendirent compte de bonne heure, — Hugo ne faisait guère que « multiplier par elle-même la tragédie », c’est-à-dire, présenter en les répartissant sur plusieurs actes, ces crises que le classicisme concentrait et précisait *. » Hugo condamnera, lui-même, en 1863, la multiplicité de Shakespeare : «Ces actions doubles, dira-t-il, sont purement shakespeariennes. Ni Eschyle, ni Molière ne les admettraient, et nous approuverions Eschyle et Molière * » ; et il ajoutera : «il est aisé de voir que le théâtre contemporain à, bien ou mal, frayé sa voie propre entre l’unité grecque et lubiquité shakespearienne ‘. »

Enfin, les sentiments des héros de Victor Hugo sont essentiellement modernes, tenant plutôt de Byron, que de

. Le Globe, 12 mars 1830.

. Baldensperger, Études d'histoire litléraire, 1910, t. IL, pp. 199-200. . William Shakespeare, pp. 291-2,

. Ibid., p. 301,

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