Revue de Paris, février
CENT La
MARIE TUDOR ET L'HISTOIRE D'ANGLETERRE roy
notamment à la Duchesse de Malfy de Webster et au J ui de Malte de Marlowe. Il avait fait remarquer comme un fait significatif que Webster avait été chercher les sujets de ses deux tragédies principales dans l'Italie des Borgias, et il avait essayé d’expliquer la communauté d’instinet qui liait Hugo au vieux poète élizabethain par là similitude des époques : après avoir analysé le dénouement de la Duchesse de Malfy ‘, il avait dit : « On comprend de pareils spectacles dans un pays, qui, au sortir des sanglantes guerres des Deux Roses, avait passé par la capricieuse tyrannie de Henri VIII, et par les bûchers d'Édouard et de Marie, dans un pays dont l’histoire, comme dit Voltaire, semble faite pour être écrite par le bourreau. Malheureusement il y à une analogie de circonstances qui peut rendre compte de la tendance de notre jeune littérature. L’enfantement de notre révolution politique n’a pas été moins terrible que celui de la réforme religieuse en Angleterre. Dans tous ces sujets où se complaisent nos poètes, il y à peut-être un reflet de l’échafaud dressé à quelques pas de leurs berceaux, un souvenir de ces récits de la Terreur dont nos mères entretenaient nos premières années ; car il est peu de nos familles qui ne saignent encore, comme dit M. Victor Hugo. »
L'histoire des Tudors n’était-elle pas ainsi indiquée à Hugo comme source d’un drame qui ferait le digne pendant de Lucrèce Borgia ? Les Tudors avaient, d’ailleurs, une certaine popularité en France à cette époque. En 1831, une tragédie lyrique italienne intitulée Anna Bolena avait été représentée à la salle Favart, et un livre sur Anne Boleyn, par l’auteur des Souvenirs de Londres, avait paru ; en 1832 avaient été publiés, une Lettre d’un gentilhomme portugais sur l'exécution d'Anne Boleyn, avec une traduction par Francisque Michel et les Fragments littéraires de lady Jeanne Grey, par Ed. Frère; en 1833, Anne Boleyn figurait avec Henri VIII, qu’on surnommait communément « le Royal Barbe-Bleue de l’histoire », dans deux
4. Pichot renvoyait à un article de Philarète Chasles sur l'autre tragédie italienne de Webster, Villoria Corombona, lequel avait paru dans la Revue de Paris, &. XVII.
romans, — Charles d'Albert par Gaspard de Pons, dont l'héroïne était une amie d'Anne, et Thomas Morus, par la princesse de Craon, — et aussi au Salon dans un tableau de Decaisne représentant Les Adieux d'Anne de Boleyn à sa fille. Le roman de Kenilworth n'était évidemment pas étranger à cette popularité.
Pour ce qui est des deux autres termes de la trinité de Hugo, rien n’était plus commun sur la scène de l’époque que les relations des reines avec leurs favoris (qui étaient toujours, suivant l'exemple de Rizzio, italiens). L'assassinat de Monaldeschi par Christine de Suède avait notamment inspiré de nombreux drames. En 1829, l’on avait joué au Théâtre Français le 25 juin, un drame historique en cinq actes eb en vers, intitulé Christine de Suède par L. Brault !, et à l’Odéon le 13 octobre, un drame, également en cinq actes et en vers, intitulé Christine à Fontainebleau par Fr. Soulié. Dans la même année, Ch. d’Outrepont avait publié un dialogue intitulé Christine ct d'Alembert ?. Enfin, le 30 mars 1830, Dumas avait fait représenter à l’'Odéon sa version de l'affaire de Monaldeschi, Stockholm, Fontainebleau et Rome, drame qu’on aurait trouvé, selon Dumas, aussi révolutionnaire que Cromwell’, et dont Nodier aurait dit : «Je déclare sur mon âme et conscience que Christine est une des œuvres les plus remarquables que j'aie lues depuis vingt ans". » La Maréchale d'Ancre, d'Alfred de Vigny, représentée en juin 1831, racontait la chute du favori Concino Concini.
Les reines d'Angleterre avaient leur part de cette vogue. Un des succès de la Porte-Saint-Martin pour l’année 1833 fut un drame de Fontan et Dupeuty, intitulé Bergami”, lequel avait pour sujet l'intrigue de Caroline de Brunswick, femme de George IV, avec le courrier italien, Bergami. La reine Caroline y jouait le rôle d’une Desdemona.