‹ L'Angleterre devant ses alliés 1793-1814Chapitre 10 sur 40 · Lettre à Nouet et à Lambert · texte numérisé non relu

Lettre à Nouet et à Lambert

. 3. Nous avons corrigé quelques inexactitudes de la traduction du Moniteur en nous reportant au texte anglais du rapport, qui a été publié par YAnnual register, tome XXXVI, p. 59.

nécessaires pour incendier les vaisseaux et les approvisionnements français.

Nous trouvâmes les portes de l'arsenal bien protégées, grâce aux précautions judicieuses prises par le gouverneur...

Les galériens, au nombre d environ six cents, nous regardaient faire d'un air qui indiquait évidemment l'intention de s'opposera nous. D'ailleurs ils étaient en partie déchaînés, contre l'usage, ce qui nous mit dans la nécessité de les observer avec beaucoup de vigilance et de pointer les canons de l'aviso L'Hirondelle et d'une des canonnières, sur leurs bagnes, de manière à enfiler le quai où ils devaient nécessairement s'embarquer pour venir nous assaillir. Nous les assurâmes, d'ailleurs, qu'ils n'avaient rien à redouter, s'ils restaient tranquilles.

L'ennemi commença alors un feu croisé de mousqueterie et d'artillerie, du fort de Malbousquet et des redoutes environnantes. Ce feu contribua à tenir les galériens en respect, et fut, à tous égards, avantageux pour nous, en empêchant de sortir de leurs maisons les habitants de Toulon qui étaient du parti républicain, sans gêner, pour ainsi dire, notre besogne qui consistait à remplir de combustible les chantiers et magasins de l'arsenal, ainsi que les navires, si grand était le sang-froid et la discipline de quelques braves marins sous mes ordres.

L'ennemi continua à descendre, en nombre, la colline vers les murs de l'arsenal, et, à la tombée de la nuit, vint assez près du poste de la Boulangerie, pour faire, sur nous, un feu de mousqueterie et un feu de canons des hauteurs qui le dominent. De temps en temps, nous faisions, de la baie, quelques décharges de mitraille, ce qui l'empêcha de s'approcher assez près pour découvrir que nous étions en trop petit nombre pour soutenir une attaque plus sérieuse. Une canonnière s'embossa de façon à enfiler l'extérieur du mur, et deux pièces de campagne furent dirigées vers la porte des ouvriers, car c'était eux que nous redoutions par-dessus tout.

Vers les neuf heures, j'eus la satisfaction de voir le lieutenant Gore remorquer le brûlot Le Vulcain. Le capitaine Hare, son commandant, d'après mes instructions, le posta d'une manière très adroite, en travers d'une rangée de vaisseaux. Les soldats et les canons qu'il avait avec lui me rassurèrent contre les entreprises des galériens. Toutes les discussions tumultueuses cessèrent aussitôt; le seul bruit que nous entendîmes fut les coups du marteau avec lequel quelques-uns cherchaient à briser leurs fers. J'ai cru que l'humanité me faisait un devoir de ne pas m'y opposer et de les laisser se ménager les moyens de fuite, pour l'instant où les flammes arriveraient jusqu'à eux.

Dans celte situation, nous attendions, dans une grande anxiété,

le moment convenu avec ïe gouverneur pour mettre lé feu aux mèches. Dès que le signal fut donné, nous eûmes la satisfaction de voir des flammes de tous côtés. Le lieutenant Tupper a été chargé de mettre le feu au grand magasin, ainsi qu'aux magasins de poix, goudron, suif et huile. 11 y réussit parfaitement : le magasin à chanvre fut enveloppé dans les mômes flammes. Un temps très calme en arrêta malheureusement les progrès, mais 250 tonneaux de goudron, répandus sur des planches de sapin et d'autres bois, propagèrent bientôt l'incendie avec une grande activité, dans tout le quartier dont le lieutenant Tupper s'était chargé.

L'atelier des mâts a été aussi complètement livré aux flammes par le lieutenant Mi d die ton, du vaisseau La Britannia. Le lieutenant Pater, du même vaisseau, bravait les flammes avec une intrépidité étonnante, afin de compléter l'ouvrage dans les lieux où le feu paraissait n'avoir pas bien pris. Je fus obligé de le rappeler...

Les canons de notre brûlot avaient été braqués des deux côtés, vers les endroits dont nous avions à craindre l'approche de l'ennemi, et partaient à mesure que la chaleur arrivait à eux. Les cris et les chants républicains, que nous entendions très distinctement, continuèrent jusqu'à ce qu'eux et nous-mêmes fûmes, pour ainsi dire, terrifiés par l'explosion de quelques milliers de barils de poudre, à bord la frégate L'Jm...

Nous nous mimes même en mesure de brûler Le Héros et Le Thémistocle 1 , vaisseaux de 74, qui étaient daus l'intérieur de la rade ; l'approche de ces vaisseaux nous avait été jusqu'ici impraticable. Les prisonniers français que nous avions laissés sur le dernier l'occupaient toujours, avec la ferme résolution de faire résistance.

Le spectacle de l'embrasement dont ils étaient enveloppés, et surtout la terrible explosion qui venait d'avoir lieu, leur faisait craindre pour leur vie. Alors je leur adressai la parole, et leur promis de les transporter en lieu de sûreté, s'ils voulaient se rendre ; complètement intimidés, ils me témoignèrent une vive reconnaissance de mes intentions de ne point essayer de les brûler avec le vaisseau. Il était nécessaire d'agir avec beaucoup de circonspection, car ils étaient beaucoup plus nombreux que nous. Nous fûmes très longtemps à opérer leur débarquement, et ensuite nous incendiâmes le vaisseau...

L'explosion d'un second vaisseau à poudre, également inattendue, et dont le choc fut encore plus violent que celui du premier, nous mit dans le plus grand danger, et lorsqu'on pense à la quantité incroyable de bois qui tombaient autour de nous et qui faisaient

]. Le Thémistocle avait servi de prison aux Toulonnais pendant le siège.

écumer la mer, il est presque miraculeux que personne, soit de L'Hirondelle, soit des trois autres navires qui étaient avec nous, n'en ait été atteint.

Ayant alors mis le feu à tous les objets qui se trouvèrent à notre portée, et après avoir épuisé nos matières combustibles et nos forces, à un tel point que nos hommes tombaient de fatigue, nous dirigeâmes notre route vers la flotte..*

Nous nous sommes assurés que le feu a été mis à dix vaisseaux de ligne, au moins. La perte du grand magasin, d'une grande quantité de poix, de goudron, de résine, de chanvre, de bois, de cordages et de poudre à canon, rendra très difûcile l'équipement du peu de vaisseaux qui reste. Je suis fâché d'avoir été obligé d'en épargner quelques-uns; mais j'espère que Votre Seigneurie sera contente de ce que nous avons fait, avec notre peu de moyens, dans un temps circonscrit, et pressés par des forces bien supérieures aux nôtres.

Signé : Sidney Smith.

On a remarqué la minutie des détails dans lesquels l'auteur semble se complaire. Le soin scrupuleux avec lequel il accomplit sa tâche justifie le passage suivant d'une lettre de sir Gilbert Elliott à lord Auckland, passage qui, si toutefois il n'est point ironique, montre que la conduite de Sidney Smith fit l'admiration de ses compatriotes : « Sir Sidney Smith a joué un grand rôle dans la catastrophe de ce drame. Nous ri aurions pu trouver un meilleur incendiaire 1 . »

Ajoutons que l'Histoire n'offre point de document où la sérénité dans le crime s'étale avec plus de cynisme.

I. « Sir Sidney Smith has had a great share in the catastrophe of this peace. We could not hâve found a better incendiary. »

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