C'étaient des canots particuliers
savaient assez bien nager pour s'y rendre, et qu'on voulait bien y recevoir. Plusieurs avaient pensé couler en s'approchant trop près du rivage, par la quantité de monde qui s'y jetait... »
— « Nous nous dirigeâmes sur la jetée du port d'Orange, où beaucoup de monde était déjà rassemblé, dit M. Lecharron, et là nous fîmes agiter en tous sens le drapeau, afin d'indiquer, autant qu'il nous était possible, notre cruelle position à l'escadre anglaise, mouillée dans la baie, à une lieue au large... Notre vue se portait sur un vieux chasse-marée, que beaucoup de nos gens s'étaient efforcés de pousser à l'eau. Ils s'y réfugièrent avec précipitation; mais ce bâtiment, qui n'était pas calfaté, s'enfonça dans la mer à environ cent toises du rivage... Nous vîmes enfin un canot se diriger vers nous, prenant le milieu de l'anse pour éviter l'affluence des chouans, hommes et femmes, qui couvraient les tertres inclinés et glissants de la droite et de la gauche de notre position. Ces mal' heureux, se portant aveuglément vers ce qu'ils croyaient un moyen de salut, se précipitèrent aussitôt dans la mer, et se noyèrent au nombre de soixante ou quatre-vingts. »
Un pilote appelé Rohu, dont le nom reste célèbre en Bretagne, se met à la nage et se charge d'aller avertir le commodore Warren de ce qui se passe. Comme il tarde à revenir, Puisaye juge à propos de s'embarquer lui-même. L'indignation que son départ soulève est indicible. Il arrive auprès de l'amiral au moment où celui-ci fait mettre des canots à la mer et envoie deux corvettes, Le Lark et La Pomone, s'embosser près du rivage pour ouvrir leur feu sur les républicains.
* Il était bien tard pour envoyer des embarcations, mais elles pouvaient sans doute encore sauver quelques personnes. Vauban gagna Tune d'elles à la nage :
« En nous éloignant, dit-il, à deux portées de canon de la côte, nous rencontrâmes toutes les embarcations de l'escadre qui venaient chercher tout ce qu'il était possible de sauver. Elles arrivaient avec beaucoup de peine, ayant à lutter contre la marée et le vent qui était très fort et absolument contraire. Nous leur apprîmes que l'on s'était rendu, et qu'il n'était plus temps : elles retournèrent à l'escadre. »
Leur intention de porter secours était donc, si l'on en croit Vauban, bien peu arrêtée !
Le commodore Warren, obligé de rendre compte au Par-
lement de sa conduite en cette circonstance, allégua « le refus formel des commandants des transports de mettre leurs chaloupes à la mer, à cause du mauvais temps qui les aurait, disaient-ils, empêchés d'approcher de la côte 1 . »
Il n'en est pas moins vrai que Vauban, le général Dubois- Berthelot 2 , M. de Rotalier 3 , tous trois à cheval, M. de la Morelie 4 , à cheval et blessé, M. de Gourdeau 5 , blessé, Rohu, enfin l'héroïque Gesril du Papeu 6 purent nager malgré l'état de la mer, et que le dernier fit deux fois le trajet de la terre à la corvette Le Lark, et de la corvette à la terre. Cela montre bien que les flots n'étaient pas démontés au point de n'y pouvoir lancer des canots. D'ailleurs les Anglais en envoyèrent à la fin, et le capitaine Keath fit, cinq à six fois, le voyage de La Pomone au rivage 7 .
L'état de la mer parait donc avoir été un prétexte ; selon le général Hoche, la crainte des coups de canon entrait aussi pour quelque chose dans l'inaction des Anglais : « Déjà, dit-il dans son rapport, les embarcations reprenaient quelques chefs à bord : une vingtaine de coups de canon à mitraille les empêchèrent de revenir. » M. de la Roche-Bar naud parle aussi d'une chaloupe parlementaire qui rebroussa chemin, après s'être approchée du rivage à une portée de canon.
Mais les instructions de Pitt furent la vraie cause de l'inhumanité des Anglais ; celles que le commodore Warren avait reçues contenaient la phrase suivante :
<( Nous vous autorisons et nous vous ordonnons de les débarquer (les émigrés), si M. dePuisaye vous requiert de le faire, quand bien
1. Villeneuve de La Roche-Barnaud, Mémoires sur F expédition de Quiberon (Paris, 1819).