Archives nationales (Documents inédits
Nous ne pouvons consacrer un chapitre spécial à l'alliance de l'Angleterre avec les jacobins. Ceux-ci ne constituant pas une nation, ne pouvaient être les alliés déclarés de l'Angleterre. Mais la nature de l'appui prêté par elle aux revendications des princes français nous parait mieux caractérisée par l'appui cherché, en même temps, du côté opposé. Il est bon de montrer les protecteurs du comte de Provence, tendant aussi la main à ses pires ennemis.
Nous avons vu l'Angleterre s'adresser aux Royalistes pour obtenir l'entrée du port de Toulon, et aux jacobins pour leur vendre la ville. Ce procédé, qui fait partie des moyens mis en usage par le Cabinet britannique pour exploiter la situation de la France pendant la Révolution, mérite de fixer un moment notre attention.
L'alliance avec les Royalistes d'une part, avec les Jacobins de l'autre, rentrait en effet dans les combinaisons politiques les plus chères à l'Angleterre, les premiers lui fournissant un prétexte pour diriger ses troupes sur le territoire français ; les seconds, gagnés à prix d'or, la renseignant sur les événements, secondant ses efforts dans les clubs, dans la rue et jusque dans le gouvernement. Il ne pouvait y avoir que profit pour elle à s'appuyer sur ces deux partis extrêmes.
Ses menées, connues de tous, étaient dévoilées par les représentants dans leurs rapports, par les journalistes dans les feuilles publiques, par les orateurs à la tribune.
Nous savons qu'il ne faut point prendre trop à la lettre les déclamations de Rarère, qui fulmine contre « les crimes de l'Angleterre envers le peuple français » dans la plupart de ses discours et notamment dans celui du 7 prairial an II (26 mai 1794). Cependant, quand il accuse le ministère anglais de « faire forger des poignards pour les scélérats qu'il entretient secrètement près les sections de Paris », il n'y a pas un mot à retrancher de cette phrase qui, au premier abord, paraît rentrer dans la catégorie des « carmagnoles » de l'orateur.
Il n'y a point, non plus, de raison pour suspecter sa bonne foi quand il raconte dans ses Mémoires, que Condorcet, chargé de rédiger une adresse aux nations de l'Europe, « y parlait, à deux reprises, des scènes sanglantes de la Révolution et y rejetait, au nom de la nation, les massacres du 2 septembre
sur ses exécrables auteurs et sur les ennemis aussi hypocrites qu'atroces de nos vrais principes et de notre liberté ».
Les agents anglais ont, en effet, joué un certain rôle dans les massacres de Septembre. Le président du comité de la section des Quatre-Nations, Jourdan, raconte que le 2 septembre, à minuit, en sortant de l'église de l'Abbaye où se tenait l'assemblée générale, il fut arrêté dans la cour « par une haie de spectateurs qui regardaient passer une victime que l'on traînait à la mort en la tirant par les pieds et en la hachant à coups de sabres ». Son attention fut attirée par deux personnages qu'il ne s'attendait point à rencontrer là :
« Je vis alors, dit-il, deux Anglais, un de chaque côté de la haie, vis-à-vis l'un de l'autre. Ils offraient à boire aux massacreurs, et les pressaient en leur portant le verre à la bouche. J'entendis un de ces massacreurs qu'ils voulaient faire boire de force, leur dire : « Eh! f...! laissez-nous tranquilles; vous nous avez fait assez boire ; uous n'en voulons pas davantage. » Je remarquai, à la lueur de quelques flambeaux qni entouraient la victime, que ces deux Anglais étaient en redingotes; elles descendaient jusqu'aux talons. Celui à côté de qui j'étais me parut être un homme d'environ trente-huit ans, de la taille d'environ cinq pieds quatre pouces, d'une complexion grasse; sa redingote était d'un vert clair tirant sur l'olive; l'autre Anglais était plus maigre. Sa redingote me parut d'une couleur foncée, tirant sur l'ardoise. Je reconnus que c'étaient des Anglais parce que je les entendis parler entre eux... * »
1. Le témoignage de Jourdan est précieux; on le trouve dans les Mémoires sur les journées de Septembre 1792, publiés dans la Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française (Paris, Baudoin, 1823), sous le titre de Déclaration du citoyen Antoine-Gabriel-Aimé Jourdan, ancien président du district des Petits-Augustins et de la section des Quatre-Nations (1" Floréal an ///, 20 Avril 179.">). Sa Déclaration a fait partie d'un recueil manuscrit relatif aux journées de Septembre, recueil qui fut vendu avec la bibliothèque du marquis Garnier, pair de France, et qui se terminait pa. une lettre de Guinot (et non Guenot), membre de la commission des contributions, au premier consul, en date du 7 Vendémiaire an IX. Elle est reproduite, dans le volume imprimé, en tête de la Déclaration dont elle établit l'authenticité. Jourdan rappelle que le cabinet de Londres n'obtint l'adhésion du peuple anglais a la guerre contre la France et, par suite, les subsides nécessaires, qu'après le 2 Septembre ; il rapproche la présence des deux agents britanniques à l'Abbaye d'un autre fait bien connu, celui du mouchoir remis au bourreau par un Anglais, lors de l'exécution de Louis XVI. Ce mouchoir, trempé dans le sang du roi et suspendu ensuite au sommet de la Tour de Londres, contribua à exciter la fureur du peuple : « Il y a tout lieu de croire, conclut Jourdan, que c'est le gouvernement anglais qui a été le moteur et l'instigateur de toutes les horreurs qui ont couvert la France de deuil ».
Revenons au discours de Barère. Il continue : « Leurs factions sont partout; de la Convention aux Alpes et aux Pyrénées, ils ont des agents pour exaspérer les départements, pour vendre Toulon, pour contre-révolutionner Marseille... Ils ont pour auxiliaires les fonctionnaires publics mécontents ou ambitieux, les âmes vénales... »
Tout cela est fort bien. Seulement pourquoi Barère se
borne-t-il, dans son rapport du 14 nivôse an II (3 janvier 1793),
à déclarer que les Espagnols et les Napolitains seuls ont
incendié l'arsenal, n'oubliant de citer... que les Anglais : « Le
patriote Barère, dit à ce propos J.-E. Michel', serait-il aussi
un soudoyé des Anglais ? »
Quoi qu'il en soit, et peut-être afin de donner le
ge, Barère parle, dans ses Mémoires, de quelques
ms anglais accueillis par les membres du Comité de
; public. L'un deux, porteur de propositions tendant à
lir la paix générale, « s'introduisit habilement » au
itère des Affaires étrangères. Il est renvoyé au Comité
ilut public, devant Cambon, Robert Lindet et Barère,
ont chargés de faire un rapport sur lui : « L'envoyé
unique nous demanda le rappel des princes français,
ce dernier; le rétablissement du clergé, de la noblesse,
imes, des droits féodaux, des parlements, etc. Cambon
npatienté de cette nomenclature de droits et d'insti-
îs tombés en ruine depuis 1789, et lui dit, avec sa
hise ordinaire : « M. Pitt ne nous demande que la contre-
ution ; vous pouvez lui dire que, quand il nous aura
us, nous verrons... » Malgré cette belle phrase, l'individu
nntinue pas moins à fréquenter le ministère. Lebrun
ate sa qualité d'espion et, néanmoins, se borne à lui
ndre de retourner dans son pays ! Ce n'est que sur
•efus d'obéir qu'il est arrêté. Singulière condescen-
autre, nommé Benjamin Vaughan, avait été chassé de par le Comité de Salut public, à cause de ses trop nomes visites à Robespierre. Or, le 9 thermidor an II, au te Comité interceptait une de ses lettres à Robespierre, te du 26 messidor, lettre que Barère analyse ainsi :
sloire de l'armée départementale.
« 1° M. Vaughan était sans doute chargé de sonder le terrain auprès de Robespierre pour lui faire donner l'appui du gouvernement anglais qui l'avait envoyé;
2° Il propose les anciennes frontières de la France et l'abandon de la Hollande, de la Belgique et de la limite du Rhin, ce qui donnerait à Robespierre, au dehors, un appui de 8 ou 9 millions d'individus;
3° Il flatte Robespierre de l'honneur de donner à l'Allemagne le modèle de l'émancipation et lui offre le moyen de s'en faire un rempart ;
3° Il se propose de correspondre de Genève avec Robespierre, par le canal des ministres de la France, qu'il supposait, sans doute, dévoués à sa personne, et il annonce qu'il lui soumettra des vues nobles et fortes, brièvement proposées ;
o° II déclare à Robespierre qu'il sait garder le secret et qu'il a été toujours mêlé dans de grandes choses, avec ce qu'il appelle des grands hommes, etc.
Voilà, ajoute Barère, un espion de haut parage qui commença par proposer le démembrement de la France, la fédération de V 'Allemagne, enfin l'abandon de la. Belgique et de la limite du Rhin.
Qu'on dise maintenant que Robespierre n'avait pas de relations avec l'étranger, avec le gouvernement anglais, et qu'il n'aspirait pas à la dictature demandée, en sa présence, aux deux comités, en messidor an II, par Saint-Just! »
Barère rapporte encore, dans ses Mémoires, qu'un paquet, envoyé de Toulon à Carthagène et trouvé dans une frégate napolitaine chargée de le porter à Charles III, renfermait, outre le traité de Pilnitz, une carte de l'Europe gravée à Londres, où la place de la France était laissée en blanc, et une carte de la France où étaient indiqués les ports réservés à chacune des puissances : « L'Angleterre se contentait de tout le littoral maritime, depuis l'ancienne Aquitaine jusqu'à la Belgique. »
Ces pièces sont portées au Comité de salut public qui les accueille avec « une indignation tranquille » et décide qu'on attendra « une occasion » pour les communiquer à la Convention. Sérénité qui justifie les derniers mots de la phrase suivante, prononcée par Dubois-Crancé aux Jacobins, le 23 décembre 1793 :
« Je parcours la ligne des crimes de Pitt ; semblable à une divinité malfaisante, invisible pour nous, Pitt est partout; il influe
dans nos administrations, dans nos tribunaux, dans nos sociétés particulières, il a des agents dans les cafés, dans les groupes, et jusque dans nos cabinets * ! />
La Convention a fait imprimer des Notes tirées d'un portefeuille anglais, traduites sur l'original, qui commencent le 24 janvier 1793 et vont jusqu'au 2 juillet. Ces notes émanent évidemment d'un agent-chef qui avait de grosses sommes à sa disposition : il paye, par exemple, 24000 livres un plan de la ville de Douai. Les noms de la plupart de ses affidés sont des noms anglais : Stapleton, Corntweit, Hunter, Herries, mistress Knox, etc. Ses correspondants sont désignés par les titres de Mylord, Sa Grâce, les Ducs, la comtesse G.... Un seul d'entre eux est nommé : c'est Dumouriez.
La pièce est suivie de la Traduction littérale d'une lettre écrite en anglais et déposée au Comité de salut public, datée du 29 juin 1793. On y lit les passages suivants :
« Les plans de Cobourg sont sûrs, si toutefois le succès de la guerre est pour les chiens (?). S'il en est ainsi, le plan d'incendie des fourrages doit être exécuté, mais à la dernière extrémité, et elle (aie) doit avoir lieu dans toutes les villes le même jour 2 . A tout événement, soyez prêt, avec votre partie choisie, pour le 10 ou le 16 août... Faites hausser le change jusqu'à 200 livres pour une livre sterling. Faites que Hunter soit bien payé et assurez-le, de la part de Mylord, que toutes ses pertes lui seront remboursées de plus du double de sa commission... Il faut discréditer le plus possible les assignats et refuser tous ceux qui ne porteront pas l'effigie du Roi. Faites hausser le prix de toutes les denrées. Donnez les ordres à vos marchands d'accaparer tous les objets de première nécessité. Si vous pouvez persuader à Cott...i d'acheter le suif et la chandelle à tous prix, faites-la payer au public jusqu'à 5 livres la livre... Nous espérons que les assassinats se feront avec prudence : les prêtres déguisés et les femmes sont les personnes les plus propres à cette opération... »
1. On ne peut, ici, s'empêcher de songsr aux trente mille livres de pension anglaise du cardinal Dubois, qui fit échouer la première proposition d'alliance avec la Russie, faite par Pierre-le^-Grand au Régent. L'Angleterre semblait alors pressentir ce qui arrive aujourd'hui. Heureusement qu'il ne suffirait plus, aujourd'hui, de pensionner un ministre.
2. Ce système incendiaire paraît constamment préféré par les Anglais. Dans le rapport de l'agent secret Méhée de la Touche, nous les verrons également subventionner un projet d'incendie de tous les magasins à poudre.
Mais les agents de Pitt pullulaient alors en France, et celui dont il vient d'être parlé n'est qu'un spécimen d'une espèce peu rare.
Passons à l'examen d'un des documents qui prouvent le mieux l'alliance anglo-jacobine ; le livre de Méhée de la Touche, intitulé Alliance des Jacobins de France avec le ministère anglais, livre imprimé à Paris, par l'imprimerie de la République, en germinal an IV.
Ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, ancien commissaire des armées, Méhée, dont la fortune avait éprouvé des revers, résolut de la rétablir aux dépens des Anglais, dont les manœuvres lui étaient connues 1 . Il se rend à Londres et réussit à se faire introduire auprès d'un ministre du roi George, auquel il commence par représenter combien « il est intéressant de s'allier aux jacobins, puisque les autres puissances ne veulent plus s'allier avec l'Angleterre ». Cette entrée en matière flatte si bien la manière de voir du ministre, qu'il lui demande un mémoire. Aussitôt dit, aussitôt fait. Méhée s'y prétend affilié à un comité républicain, à la tête duquel se trouve un général dont le projet est de s'emparer de plusieurs villes de l'est de la France, de soulever les départements et de former un camp qui sera lé rendez-vous de tous les mécontents. Puis, il expose ses idées personnelles sur la nécessité de ménager les républicains, de tenter un suprême effort sur les côtes de l'Océan et dans le Midi, de distribuer des proclamations et des pamphlets, etc. Enfin, il demande à être envoyé sur la rive droite du Rhin, en offrant de se subordonner à un agent anglais établi dans le pays.
On lui accorde d'abord une pension, qui est fort bien accueillie, puis un passeport. Il s'embarque pour Munich, le 22 septembre 1803.
Là, le ministre anglais, M. Drake, juge à propos de l'envoyer à Paris, afin de chercher à « obtenir la connaissance des plans de l'ennemi » et, à cet effet, « de se ménager des intelligences très sûres dans les bureaux de la Guerre, de la
1. Nous ne donnons qu'une analyse sommaire de son curieux livre. On en trouvera une autre plus détaillée dans les Petits mémoires du dix-neuvième siècle, publiés par Lorédan Larchey.
Marine, des Affaires étrangères, etc. ; de savoir ce qui se passe dans le comité secret que l'on croit établi à Saint-Cloud et composé des amis les plus affidés du Consul...; de gagner les employés dans les fabriques de poudre, afin de les faire sauter quand V occasion s'en présentera.,. Il est entendu qu'on emploiera tous les moyens possibles pour désorganiser les armées, soit au dehors, soit au dedans ».
Arrivé à Paris, Méhée court informer de la situation le Grand Juge, afin de se concerter avec lui sur le meilleur parti à tirer de la correspondance qui va s'établir avec M. Drake. Elle est intégralement reproduite dans le volume. Les lettres de Méhée, vrais chefs-d'œuvre d'imagination, sont accompagnées de bulletins dont les membres du faux Comité jacobin sont les prétendus auteurs, et que M. Drake publie, sans sourciller, dans les journaux allemands^ Pleines de détails sur le Comité, sur son chef militaire, « un général de vingt-huit ans, plein de bravoure et d'ambition », etc., elles ne laissent point de contenir de nombreuses demandes d'argent, auxquelles M. Drake satisfait avec la meilleure grâce du monde.
Bientôt, Méhée est rappelé par son «patron ». Il s'empresse naturellement de décliner le voyage, se disant parti en mission, près de l'armée des Côtes. Il se fait remplacer à Munich par un officier de la garnison de Strasbourg qu'il fait passer pour l'aide-de-camp du' général jacobin. M. Drake lui confie ses projets et le prie de les transmettre au prétendu général. Il faut, lui dit-il, profiter du mécontentement excité par l'arrestation de Moreau, pour frapper un grand coup et soulever les villes de l'est : « Une chose que je recommande à votre général, ajoute-t-il, c'est de remuer tous les partis. Tous doivent nous être également bons, royalistes, jacobins, etc., mais il faut mener rondement les affaires et empêcher les royalistes d'être à même de profiter des troubles que les républicains auront ainsi suscités. »
Le plan suivi par les Anglais se trouve tout entier dans ce peu de mots.
Comprenant bientôt que la mystification ne peut plus durer, Méhée laisse tomber brusquement le rideau sur cette dernière scène et publie les lettres du ministre anglais dans le Moniteur.
Il lui avait extorqué la somme respectable de 192000 francs.
L'Angleterre, on le voit, favorisait les jacobins, tout en feignant de défendre la cause des princes français à Toulon, à Quiberon et ailleurs. Son alliance achève, ainsi, de perdre tout caractère loyal, et Ton peut en déduire que le Cabinet anglais n'hésiterait point, aujourd'hui, à soutenir les anarchistes, comme il a soutenu autrefois les jacobins, s'il s'avisait d'intervenir dans les affaires politiques de la France et d'appuyer quelque prétendant.