‹ L'Angleterre devant ses alliés 1793-1814Chapitre 28 sur 40 · Lettres du 17 décembre · texte numérisé non relu

Lettres du 17 décembre

Katieh soient remis provisoirement entre les mains de l'armée ottomane, sous la promesse formelle que je suis autorisé à faire pour S. A., qu/elle les rendra dans le même état, si les conférences entre nous sont rompues sans venir à un arrangement. »

Le piège était grossier ; les plénipotentiaires ne s'y laissèrent pas prendre. 11 fallut chercher autre chose.

Des germes de discorde furent jetés dans l'armée. A Damiette, les soldats de la 2° demi-brigade d'infanterie, « excités par de mauvais sujets f » avaient refusé d'obéir à leurs chefs. La demi-brigade fut dissoute. Même mutinerie à Alexandrie. Là encore, les soldats avaient été gagnés par « de mauvais sujets ». Les mêmes manœuvres ne réussirent que trop bien auprès des 500 défenseurs d'El-Arisch : « On avait, dit Savary, amusé la garnison de l'idée de retourner en France, en parlementant avec elle. »

La fausse nouvelle de l'évacuation de Katieh acheva l'œuvre des Anglais : le 25, une pétition fut adressée à Gazais par 80 de ses soldats, résolus, disaient-ils, à ne plus continuer la guerre aussi loin de leurs frères d'armes. Le commandant assemble la garnison, lui tient un discours énergique et déclare que les lâches sont libres de s'en aller. Personne ne bougea 2 .

Ce n'était que partie remise. Quelques jours plus tard (29 décembre), dit Savary, le commandant Cazals ayant « laissé visiter le fort, sous prétexte d'urbanité, la porte une fois ouverte, la soldatesque turque s'y précipita et tomba sur la garnison ». Ce que Savary n'ajoute pas, c'est que les soldats rebelles eurent l'indignité d'aider les Turcs à franchir les murailles. Voici la relation de l'affaire, d'après un Journal du siège 8 :

« Tandis qu'une partie de l'armée ottomane se pressait dans les fossé3 et autour de la lunette, une foule de Turcs se jeta au pied du bastion en construction et monta sur la muraille, à la faveur des

1. Bricard. — L'un de ces « mauvais sujets » est désigné dans une lettre de Kléber au général Verdier, qui commandait à Damiette. C'était, dit-il, « un porteur de dépêches de la part de nos ennemis. Vous le ferez fusiller, sur-lechamp ». (4 décembre.)

2. P. Martin. Histoire de l'expédition française en Egypte. Paris, 1815.

3. Ce Journal est cité dans Bourrienne et ses erreurs, par MM. le général Belliard, le général Gourgaud, etc. (Paris, 1830.)

matériaux répandus dans le fossé. Des soldais français poussèrent la faiblesse ou la folie jusqu'à leur .jeter des cordages pour les aider à monter.

Les prisonniers Turcs qui, jusque-là, avaient été fort tranquilles, ne virent pas plus tôt quelques-uns des leurs sur les remparts, qu'ils renversèrent les pierres qui fermaient la communication du fort au bastion, ouvrirent la poterne, et introduisirent tous ceux qui se trouvaient à portée des deux ouvertures. Lorsqu'ils se virent nombreux, ils se jetèrent sur les Français à coups de sabre et de pistolet, et commencèrent Je carnage. Les Turcs qui se trouvaient sur les remparts, aussi avides de sang que de pillage, frappèrent de leur côté ceux même qui leur avaient jeté des cordes pour monter. Ce fut alors qu'un caporal d'artillerie reconnaissant, mais trop tard, la faute qu'il avait commise, se défendit corps à corps avec les assassins et en tua sept avant de succoftiber sous leurs coups.

Le désordre était à ce point, lorsque le commandant et les officiers, accompagnés d'un petit nombre de soldats fidèles, se retirèrent sous la voûte de la porte, et s'y barricadèrent, bien disposés à vendre chèrement leur vie.

Le colonel Douglas, à l'aide d'une corde qui lui avait été jetée par des soldats, était monté sur les remparts. Au milieu de cette scène d'horreur, il parvint au commandant Cazalset le pria avec instance d'ouvrir les portes du fort; mais le commandant lui protesta qu'il n'ouvrirait point sans obtenir une capitulation.

Dans le même temps, Rajeb-Pacha et l'aga des janissaires, après avoir fait briser les palissades et les barrières, se trouvaient en dehors de la porte et menaçaient de la faire enfoncer. Le colonel Douglas, se faisant reconnaître par eux, à une fente de la porte, leur dit que le commandant ferait ouvrir, si on lui accordait une capitulation.

La capitulation fut aussitôt écrite dans les termes suivants :

« 1° La garnison du fort sortira avec les honneurs de la guerre et emportera se* bagages. Les officiers conserveront leurs armes et effets.

« 2° Les malades et les blessés sont recommandés à la générosité de l'armée ottomane.

« Fait aufortd'EKArisch, le 8 nivôse an VIII. »

Le colonel Douglas signa cette pièce, et après en avoir expliqué le contenu aux pachas impatients, la leur passa par la fente de la porte. Ceux-ci y apposèrent leur sceau et la repassèrent au commandant Cazals qui la signa et la garda. L'ordre aussitôt fut donné de retirer les obstacles qui avaient été entassés derrière la porte, et la porte fut ouverte.

...Les Turcs se précipitèrent dans la forteresse et portèrent partout le ravage et la mort. Les uns, s'introduisant dans l'hôpital, égorgèrent dans leurs lits les malades et les blessés. Les autres, établissant dans les forges un atelier d'assassinats, décapitèrent sur l'enclume les malheureuses victimes. D'autres, entraînant les Français dans leurs batteries, leur coupaient la tête à coups de pelles et de pioches et sur la culasse des canons. Ici. on les jetait par-dessus le rempart après les avoir dépouillés. Là, on les descendait avec des cordages à des affidés qui les conduisaient à quelque dislance pour les égorger 1 .

L'aga des janissaires et Rajeb-Pacha ne pouvant apaiser le carnage, cherchèrent à réunir autour d'eux les officiers .et les soldats français : mais leur toute-puissance n'imposa pas à leurs féroces soldats. Ceux-ci arrachaient les Français jusque sous leurs yeux, et le commandant Gazais, déjà saisi par eux, allait devenir leur victime, s'il ne se fût accroché fortement à la robe de l'aga. Il abandonna sa redingote à ses bourreaux.

Pour séparer les Français de la foule, l'aga des janissaires se retira avec eux sur le rempart, dont la disposition étroite et escarpée pouvait rendre sa protection plus efficace. Mais l'afflué oce toujours croissante des assassins rendit cette mesure infructueuse. Il prit enfin le parti de les faire sortir du fort et de les emmener au camp.

Ce fut avec une peine extrême qu'il parvint hors de la porte. Pour échapper au torrent qui inondait le fossé, il sauta par-dessus la lunette et fut suivi des Français trop intéressés à ne pas s'écarter de sa personne. »

On dira peut-être que les Anglais ne pouvaient empêcher ces atrocités, les Turcs devenant de véritables bêtes féroces, en pareille circonstance. Cela est possible, mais les faits qui avaient précédé le guet-apens d'El-Arisch prouvent assez que tout était convenu entre le Grand Vizir et Sidney Smith, et que celui-ci doit être considéré comme responsable.

Savary, qui accompagnait les plénipotentiaires Desaix et

1. L'auteur de ce Journal omet un incident à ne pas oublier. Le voici raconté par Bricard: «Un brave (Triaire) résolut de leur tuer du monde sans livrer nos munitions : il se retrancha dans le magasin à poudre et y mit le feu. L'explosion fut terrible pour quantité de Turcs. Très peu de Français échappèrent. Les Turcs rassemblèrent les têtes des hommes tués pour les présenter aux malheureux auxquels ils avaient laissé l'existence. Deux des derniers furent renvoyés au Caire par le Grand Vizir pour en donner des détails. >» Cf. Nakoula El Turk. Histoire de Vexpédition des Français en Egypte, traduite par M. Desgranges aîné (Paris 1839).

Poussielgue, dans leur rpission, s'explique nettement à ce sujet :

« Nous avons su après, que le môme courrier que Sidney Smith avait expédié pour demander la suspeusion d'armes, avait porté à deux émigrés français, qui étaient placés par lui près de l'armée turque, Tordre de presser, coûte que coûte, la prise d'El-Arisch, afin que cela fût fini avant d'accorder la suspension d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achevé, en sorte que l'Egypte se trouva déjà ouverte de ce côté.

Le général Kléber reçut à la fois les deux nouvelles de la prise du fort et de la conclusion de l'armistice.

Cela donna lieu de commencer à suspecter la sincérité dont Sidney Smith faisait étalage, et qui paraissait avoir séduit le général Kléber.

Nous ne pouvions nous empêcher de remarquer que, du bogaz de Damiette, nous aurions pu être dans la même nuit en face de Gazah, où était encore le Vizir, et arriver aussitôt que le petit bâtiment qu'il expédia pour porter ses dépêches, et, en traitant nous-mêmes de la suspension d'armes, sauver El-Arisch.

Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prétextes que des officiers de terre n'ont guère moyen de contestera ceux de mer 1 , nous mena d'abord à Chypre, puis à Tyr, puis à Saint-Jean -d'Acre, et enfin, après trente jours, il nous débarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le Vizir à son camp, qui venait d'être porté de Gazah à El-Arisch. Avant de partir, il avait donné ordre à son vaisseau d'aller laire de l'eau sur la côte de Caramanie, en sorte que nous nous trouvâmes tout à fait à la merci des Turcs.»

Pour s'éloigner en un pareil moment, Smith avait ses raisons. Il écrivit aux plénipotentiaires, le 6 janvier (c'est-àdire huit jours après la chute du fort), qu'il se disposait à se rendre à El-Arisch « pour tâcher d'arrêter l'effusion du sang », et qu'il « partait sur un dromadaire pour aller plus vite ». Il ajoutait que le mauvais temps (toujours les vents contraires, si opposés à la bonne volonté anglaise!) avait empêché le navire envoyé au Grand Vizir avec une lettre destinée à faire hâter la conclusion d'un armistice, de s'approcher de la

1. Kléber à Reynier, 7 janvier 1800 : « Vous devez vous attendre à être attaqué au premier jour, car il paratt que sir Sidney Smith, sous prétexte de mauvais temps, tient nos plénipotentiaires au large pour laisser au Vizir le temps d'agir, »

côte. D'ailleurs, dit-il, la catastrophe est imputable, en partie, à la maladresse des défenseurs du fort :

« Les hommes composant cette garnison n'ayant pas voulu écouter les sommations qui leur étaient faites avant l'approche de la troupe effrénée qui devait les attaquer, sont enlrés en pourparlers quand il était trop lard. ><

Voilà le commandant Cazals chargé d'une lourde responsabilité pour avoir repoussé la capitulation offerte par le colonel Douglas. Selon Sidney Smith, Douglas, tous les Anglais, les Turcs eux-mêmes ont fait leur devoir :

«Le Vizir n'a pu arrêter la Iroupe, ni l'empêcher d'entrer dans le château. Cependant le colonel Douglas, aidé par Rajeb Pacha, a arrêté le torrent dans le fort, tant qu'il a pu, et a réussi à sauver le commandant et la moitié de la garnison. »

Pouvait-on se plaindre?

Kléber jugea politique de ne point réclamer la restitution du fort, ni, en cas de refus, de le reprendre les armes à la main. D'après ses ordres formels, ordres que Desaix exigea avant de rien conclure, et pour la plus grande satisfaction de Sidney Smith, la convention fut signée, à El-Arisch, le 24 janvier 1800. Ses principaux articles portaient que les Français se retireraient avec armes et bagages; qu'ils évacueraient successivement et dans un certain délai, les places de guerre occupées par eux, et concentreraient leurs troupes dans les ports, où elles s'embarqueraient sur des vaisseaux rassemblés par les ordres du Grand Vizir.

Le nom du commodore ne figura point au bas de ce traité ; par une aberration aussi grave quïnexplicable, on négligea d'exiger sa signature. Après avoir eu l'habileté d'éviter, jusqu'à ce jour, l'exhibition de ses pouvoirs, Smith eut celle de se faire oublier, au moment décisif. Nous savons, cependant, qu'il devait être considéré comme signataire de ce traité qui, sans son entremise auprès du Grand Vizir,

i souplesse et son activité, n'eût probablement jamais

jour, et qui, par conséquent, pouvait être considéré

; son œuvre.

jmmodore nourrissait un grand projet: celui d'amener à capituler purement et simplement. La saisie d'une

lettre de Kléber au Directoire, lettre dans laquelle le général en chef représentait la situation de l'armée française comme gravement compromise, l'avait confirmé dans ses intentions.

Cependant la convention d'El-Arisch commençait à s'exécuter. Plusieurs places importantes avaient été dégarnies de troupes françaises; les Turcs en avaient aussitôt pris possession. Ils occupaient ainsi Katieh, Salehieh, Belbeys, Damiette, le fort Lesbeh. L'avant-garde du Grand Vizir s'était avancée jusqu'à quatre lieues du Caire, lorsque Kléber reçut de Sidney Smith l'avis que l'amiral Keith, commandant les forces de la Grande-Bretagne dans la Méditerranée, lui avait envoyé de nouvelles instructions, incompatibles avec l'exécution du traité.

Le Caire devant être livré le 14 mars, la prudence la plus élémentaire défendait à Kléber de l'abandonner, si le libre passage de la mer n'était assuré à ses troupes. Des conférences s'ouvrirent, dans lesquelles le Grand Vizir déclara qu'il ne comprenait pas l'importance qu'on attachait aux dépêches de Keith, s'indigna qu'on ne se reposât point sur sa" parole et demanda l'exécution pure et simple du traité <TEl-Arisch.

Aussitôt, Kléber fit réarmer les forts du Caire, qui venaient d'être évacués. C'est alors qu'il reçut, de l'amiral Keith, une lettre dont la teneur lui dicta son devoir; il l'a reproduite dans son ordre du jour à l'armée, en date du 19 mars:

Kléber, général en chef, à l'armée :

Soldats ! Voici la lettre qui vient de m'être adressée par le commandant en chef de la flotte anglaise dans la Méditerranée :

« A bord du vaisseau de Sa Majesté Britannique la Reine Charlotte, le 8 janvier 1800.

« Monsieur,

« Je vous préviens que j'ai reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune capitulation avec l'armée française que vous commandez en Egypte et en Syrie, à moins qu'elle ne mette bas les armes, qu'elle ne se rende prisonnière de guerre, n'abandonne tous les vaisseaux et toutes les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées ; qu'en cas de capitulation je ne dois permettre à aucune troupe de retourner en France avant qu'elle n'ait été échangée. Je crois également nécessaire de vous informer

que lous les vaisseaux ayant des troupes françaises à bord et faisant voile de ce pays, munis de passeports signés par d'autres que ceux qui ont le droit d'en accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je commande de rentrer à Alexandrie; enfin, que les bâtiments qui seront rencontrés retournant en Europe avec des passeports accordés en conséquence d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées, seront retenus comme prises et tous les individus à bord considérés comme prisonniers de guerre.

Signé: Keith. »

Soldats! nous saurons répondre à une telle insolence par des victoires ; préparez-vous à combattre !

Signé : Kléber.

11 somme aussitôt le Grand Vizir de se retirer en Syrie. La réponse de Yussuf est une nouvelle marche en avant. Il lui écrit une dernière fois pour lui déclarer qu'il gardera le Caire jusqu'à réception de « passeports signés par ceux qui ont le droit d'en accorder ». Sa lettre se termine ainsi :

« La sagesse accoutumée de Votre Altesse lui fera distinguer de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent, mais rien ne pourra altérer la grande considération et l'amitié sincère que j'ai pouï elle. »

Le lendemain 20 mars, se livrait la bataille d'Héliopolis, où 11 000 Français mettaient en déroute 60 000 Turcs, leur tuaient des milliers d'hommes et reconduisaient le reste, Tépée dans les reins, jusqu'à la frontière de Syrie.

Si ce qui précède ne suffisait pas à démontrer la perfidie du Cabinet anglais, on en trouverait la preuve dans la réponse du ministre de la guerre Dundas à l'interpellation d'un membre de la Chambre des Communes, le 8 juillet 1800. Elle mérite d'être reproduite intégralement:

« L'honorable membre (M. Jones) se fonde sur une fausse supposition, en posant pour fait qu'une convention ait été conclue entre ce pays et le général français. Un traité qui n'a point existé n'a pu être enfreint. Une négociation partielle pouvait avoir été entamée entre un officier subordonné et le général ennemi, sans que des instructions eussent été envoyées pour une convention régulière. L'Angleterre n'a point été partie dans ce traité, et Ton peut dire qu'elle a toujours observé ses engagements avec une bonne foi surabondante.

Lorsque les Français envahirent l'Egypte, l'effroi fut général, l'Europe et l'Orient tremblèrent, nos possessions dans l'Inde ne couraient pas moins de dangers que l'Empire ottoman. C'est alors que l'activité, le courage héroïque de nos marins frustrèrent, par la plus brillante des victoires, l'espérance que l'ennemi s'était formée dans son entreprise gigantesque. .

Cette armée perfide doit servir d'exemple : l'intérêt du genre humain demande sa destruction . Nous devons espérer que, harcelée sur tous les points, luttant contre les maladies et l'influence du climat, elle ne retournera point tranquille sur le rivage où elle s'embarqua. Quand la nouvelle des premières négociations ouvertes entre le Vizir et le général français parvint dans ce pays, le gouvernement ne jugea point qu'il dût permettre à l'armée délivrée de venir tenter en Europe quelque autre invasion. Peut-être la Porte, méconnaissant ses véritables intérêts, s'inquiétait-elle peu que les Français allassent tourmenter ses ennemis.

Le gouvernement ignorait qu'un officier anglais fût intervenu dans le traité, de la part de l'Angleterre. La substance des instructions de lord Keith étant communiquée au général français, il s'établit entre lui et le Grand Vizir une correspondance. Celui-ci, pressé de prendre possession du Caire, refusa d'écouter ses remontrances et, après un intervalle de six heures seulement, l'armée ottomane fut attaquée et défaite.

Je remarquerai que jamais personne n'avait été autorisé à traiter avec Kléber à d'autres conditions que celles qui sont énoncées dans la lettre de lord Keith. Ce qui s'est passé avant cette transaction ne peut être réputé obligatoire par la loi des nations; mais dès qu'il fut connu dans ce pays qu'un officier anglais avait accordé protection à l'armée française, et qu'avec les moyens de l'écraser, il avait bien voulu s'interposer pour sa délivrance, le gouvernement, sans tenir à ses propres intérêts ni à ses opinions, a envoyé des ordres pour acquiescer au traité conclu par la Porte, et il eât probable qu'en ce moment, l'armée française recueille les fruits de cette condescendance. »

La bataille d'Héliopolis avait été nécessaire pour amener le ministre anglais à une pareille « condescendance ».

A ces preuves, nous pouvons ajouter les extraits suivants d'un carnet qui avait appartenu à M. Morier, secrétaire de lord Elgin, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, carnet que le secrétaire oublia en se sauvant de Damiette, après la victoire de Kléber :

l or janvier 1800. — Nous n'y aurions pas jeté l'ancre (à Rhodes), si nos instructions n'avaient pas porté que je m'informerais de la position de sir Sidney Smith, afin de le voir, avant de joindre le Vizir, dans l'intention de prendre de concert des mesures pour une ruse de guerre que nous devions adopter pour l'évacuation de l'Egypte par les Français.

3 février. — Conformément à mes instructions, je ne perdis point de temps sans voir sir Sidney Smith. Je me transportai à bord du brick le Caméléon... Le résumé total de tout ce qu'il me dit se réduisît à ceci, autant que je puis m'en souvenir : « Que le caractère de ministre plénipotentiaire dont il était revêtu et qui avait donné de l'ombrage à Constantinople, lui avait été conféré par lord Grenville, afin qu'il pût dire à tout amiral étranger, ou à tout autre officier avec lequel il serait en relation : « Voici des ordres de ma cour : je représente mon gouvernement. » L'idée que la sûreté de l'Empire ottoman dépendait de la stricte observation de la convention l'occupait beaucoup, et il pensait qu'en mettant à exécution le projet d'une ruse de guerre, on rejetait les affaires dans leur état primitif.

J'observai que cela avait été proposé pour le cas où les Français n'auraient pas été sincères dans leurs premières ouvertures, et que la sûreté de l'Empire ottoman exigeait quelque mesure vigoureuse de cette nature, pour délivrer l'Egypte de ses envahisseurs...

26 février. — Le Reys-Effendi m'envoya chercher pour me communiquer une lettre qu'il avait reçue de Mustapha-Pacha, du Kaire, portant que trois vaisseaux de ligne anglais étaient arrivés à Alexandrie, de Plymouth ; qu'ils avaient arrêté un bâtiment français ayant un passeport de sir Sidney Smith. Je répondis que l'officier commandant ignorait l'état des affaires, etc..

27 février. — Je communiquai au Reys-Effendi la lettre de M. Keith, reçue aujourd'hui. 11 désirait beaucoup jeter le blâme de la détention des vaisseaux français sur sir Sidney Smith 1 .

Il ressort de ce journal que Smith avait l'ordre d'amener les Français à capituler au moyen d'une ruse de guerre dont le succès eût été certain, sans l'énergie deKléber; que le commodore avait reçu de lord Grenvillt, secrétaire d'État pour les Affaires étrangères, le titre de ministre plénipotentiaire; enfin, que le Reys-Effendi 2 , beaucoup plus loyal que

1. Observations et pièces relatives à la convention d'El-Arisch.

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