‹ L'Angleterre devant ses alliés 1793-1814Chapitre 31 sur 40 · LES ANGLAIS EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LES ANGLAIS EN ESPAGNE

De la désastreuse guerre d'Espagne, nous ne voulons retenir que les suites de la capitulation de Baylen, où la conduite de l'Angleterre fut particulièrement odieuse.

Les conditions de cette capitulation, conclue le 22 juillet 1808, entre le général Dupont et les commandants espagnols en Andalousie, portaient que l'armée française, composée de ' 19000 hommes, sortirait de Baylen avec les honneurs de la guerre et serait rapatriée sur des vaisseaux espagnols.

Après son désarmement, les Espagnols déchirèrent le traité et dirigèrent les trois divisions sur Cadix, où elles arrivèrent après une marche dans laquelle un millier de français fut assassiné. Les autres furent entassés « sans hamacs, sans matelas, sans paille, empilés comme des morts dans .la fosse commune », dans les pontons humides de la rade, où ils restèrent jusqu'au 3 avril 1809, époque à laquelle on les jeta sur le roc désert de l'île de Cabrera.

Voici la description des pontons de Cadix, donnée par un aide-major 1 qui était du nombre des captifs :

Ces gros coffres de bâtiments étaient d'immenses cercueils, dans lesquels on livrait à une mort lente des hommes vivants. La cale et le faux pont, placés au-dessous de la surface des flots, étaient les lieux les plus insalubres. Dans la cale, toujours humide, c'était un fond de boue noire et infecte, et dans cette multitude de cabanes ou petites cellules qui formaient les distributions du faux pont, il était impossible de respirer. Une seule écoutille, parallèle à celle de la cale, permettait l'intromission de l'air dans cette partie du vais-

1. Aventures d'un marin de la Garde (Henri Ducor). Paris, Ambroise Dupont, 1833, tome I. On en lira un ample extrait dans Les suites d'une capitulation, relations des captifs de Baylen, publiées par Lorédan Larchey (Paris, 1884). C'est dans ce dernier livre que nous avons puisé la plupart des documents ci-après.

seau, sans cesse remplie des émanations les plus fétides. Là, la lumière ne pénétrait que difficilement, et l'on avait de la peine à distinguer les objets, même en plein midi.

La seconde et la première batterie offraient des inconvénients d'une autre nature : on y jouissait de la clarté du jour; mais les sabords étant constamment ouverts, la fraîcheur des nuits et les différents courants d'air y occasionnaient des ophtalmies et d'intolérables douleurs dans les articulations. Cependant il est juste de dire que dans la première batterie comme dans la seconde, les hommes d'une taille moyenne, et j'étais heureusement de ce nombre, pouvaient se tenir debout....

On n'osait pas nous faire mourir de faim; mais on nous distribuait du pain de munition noir et rempli de substances terreuses, du biscuit plein de vers, des viandes salées qui se décomposaient, du lard rance, de la morue gâtée, du riz, des pois et des fèves avariées; point de vin; point de vinaigre; aucun moyen de préparer nos aliments. Pour comble de malheur, par une chaleur excessive et avec une nourriture si propre à exciter la soif, on nous refusait l'eau, ou du moins on nous en donnait en si petite quantité, qu'elle s'absorbait telle que des gouttelettes qui tomberaient sur un fer ardent.

Aussi, vers le milieu du jour, étions-nous comme des furieux; dans les batteries, c'était une atmosphère épaisse à y étouffer; on y nageait dans la sueur, dans la respiration les uns des autres, et le jeu des poumons y était horriblement comprimé. Sur le pont, les rayons d'un soleil vertical nous brûlaient la peau....

11 nous était interdit de nous baigner, et quiconque eût osé enfreindre la défense aurait payé de sa vie cette témérité. Nos gardiens, qui étaient des soldats de la marine espagnole, - avaient ordre de faire feu sur tout prisonnier à qui ils supposeraient l'intention de s'écarter du bord, ne fût-ce que pour un instant; et ils étaient trop cruels pour ne pas exécuter à la lettre cette consigne....

D'affreuses maladies se développèrent en peu de temps. J'y vis se propager toutes les espèces de fièvres: diarrhée, dyssenterie. typhus, scorbut. J'attendais mon tour. Je vivais au milieu de ce monde de spectres, et chaque jour je m'étonnais de ne pas dépérir comme eux. Dans cette gêne perpétuelle, impossible de prendre aucun repos. Nous livrions-nous un instant au sommeil, aussitôt nous étions réveillés par les cris du voisin, par des picotements et des démangeaisons au visage ; nous étions suffoqués.

La plupart des prisonniers étaient en proie à un tel abattement qu'ils n'avaient plus la force de se déterminera faire usage de leurs membres. Le plus petit déplacement devenait pour eux une peine; et puis, dans cette foule, il n'était pas aisé de circuler..,..

Nos gardiens éprouvaient, à nous contempler dans cet état, une satisfaction qu'ils ne prenaient pas la peine de cacher. Au moment des distributions, dont le retour avait lieu toutes les quarante-huit heures, c'était pour eux un délicieux spectacle que celui de douze à quinze cents Français usant languissaroment le reste de leurs forces à broyer sous la dent quelques fèves sèches, ou à déchirer des lambeaux de poisson cru, imprégné d'une saumure corrosive qui leur ensanglantait-la bouche.

Ces repas, où chacun mangeait presque toujours ses aliments tels qu'il les avait reçus des mains des Espagnols, étaient hideux à voir, et les suites en étaient déplorables : immédiatement après, c'étaient des maux d'estomac, des coliques à se tordre, des déchirements d'entrailles et un dévoiement qui ne cessait plus.

L'eau qu'on nous donna d'abord venait du port San ta-M aria : elle était propre à la cuisine, et n'avait point de goût désagréable; mais bientôt on se lassa d'en aller chercher si loin, et nous n'eûmes que de l'eau saumàtre, puisée dans les fossés fangeux delà péninsule....

11 y avait ample provision de cette eau; nous le savions, nous en demandions : plutôt que d'accéder à nos prières, ils préféraient la laisser croupir dans les barriques, au milieu des puanteurs de la cale. A.vait-elle achevé de s'y corrompre (je n'y songe jamais sans éprouver un soulèvement de cœur), exhalait-elle une odeur nauséabonde, pire que celle des matières excrémentielles répandues dans le vaisseau, alors cette capricieuse parcimonie cessait tout à coup : Agual aguu! criait-on; et le liquide pestilentiel était offert en abondance... Agual C'était à qui en aurait, à qui arriverait le premier....

Ils ne tardaient pas à expier l'avidité avec laquelle ils avaient assouvi leur soif : le frisson s'emparait deux; leurs mâchoires claquaient; puis, l'accès de froid passé, venaient les vomissements, la diarrhée, l'affaiblissement, le sommeil et la mort, toujours la mort, avec des convulsions horribles, lorsqu'ils commettaient l'imprudence d'aller dormir sur le pont....

12 ne se passait pas de jour qu'il ne mourût quinze à vingt prisonniers à bord de chaque ponton, et les Espagnols restaient souvent toute une semaine sans les enlever. On conçoit que, sous un climat aussi chaud, ils devaient bientôt entrer en décomposition, et dégager une énorme quantité de miasmes putrides. Ces foyers d'infection, disséminés sur tous les points du bâtiment, y portaient partout la désolation et la mort....

Sur les pontons, malades ou non, il fallait vivre côte à côte. Le prisonnier bien portant était souvent obligé de coucher entre deux scorbutiques. Ces pauvres scorbutiques étaient véritablement nos lépreux : mais bien qu'ils inspirassent autant de dégoût qu'ils auraient dû exciter de compassion, nous ne pouvions éviter leur

contact, et bon gré, mal gré, il nous fallait humer leur souffle empesté : les cadavres, du moins, ne respiraient pas!...

Sur quatorze mille que nous étions, on en comptait huit mille dont une moitié avait le scorbut et la dyssenterie, et l'autre moitié le scorbut seulement....

Une pareille misère porta nombre de ces malheureux au suicide :

Le 2o janvier, un sergent-major malade se voyant sans secours, s'est précipité dans la mer par désespoir.

Le 2 février, un autre malade, dans un moment de délire, se précipite pareillement dans la mer.

J'ai vu des malheureux soldats malades, n'ayant plus d'eau douce à bord et ne pouvant plus maîtriser la soif, se traîner péniblement sur le pont du bâtiment, puiser de l'eau à la mer et la boire. Celte eau faisait sur eux l'effet d'un vomitif et les mettait dans un tel état que toujours nous avions la douleur de les voir mourir quelques instants après.

Depuis le 2 janvier 1809 jusqu'au 28 mars, il est mort à notre bord 675 hommes ; nous y étions entrés au nombre de i 800 4 .

Un jeune officier, héritier d'une des plus grandes fortunes de France, gisait malade sur un lit de paille pourrie et rongé de là vermine. Un jour le désespoir le prit. Il rampa sur le pont, monta avec la plus grande peine sur le bord du navire, chanta : « Richard, ô mon Roi ! » et, après un dernier adieu à ses camarades, se laissa tomber dans la mer 2 .

Il y eut des tentatives d'évasion, malgré les difficultés qu'en présentait l'entreprise, chaque ponton étant gardé par deux chaloupes canonnières mouillées à droite et à gauche, à une portée de fusil, et montées par une quarantaine de soldats. En outre, des vaisseaux de guerre anglais, espagnols et portugais se tenaient à l'ancre, à quelques encablures.

Les relations de MM. de Méry 3 et Chapuis 4 , contiennent

1. Journal dun sergent-major, publié dans le Monde illustré (1867).

2. Extrait de La Carrière militaire d'un lieutenant de la Garde suisse du roi de France, R. K. Amédée de Murait publié par la Revue rétrospective (année 1890, premier semestre).

3. C. de Méry, officier aux voltigeurs de la Garde de Paris, l r * division, l T * brigade, Mémoires d'un officier français prisonnier en Espagne (Paris, 1823).

4. Relation du séjour des prisonniei*s de guerre français et suisses sur le ponton La Castille, dans la baie de Cadix, et de leur évasion le 15 mai 1810,

des récits d'évasions qui réussirent. On y verra que la surveillance des pontons fut moins active chez les Espagnols que chez les Anglais. Ce sont toujours leurs navires, leurs chaloupes que Ton voit, au premier signal d'alarme, se lancer à la poursuite des fugitifs.

Un des officiers prisonniers, M* Grivel, des marins de la Garde, avait, avec plusieurs de ses camarades, formé le projet de s'emparer d'un bateau chargé d'eau pour leur ponton. De grands obstacles s'opposaient à l'exécution de leur plan, celui-ci entre autres :

« Avant d'aborder le ponton, le bateau abaissait sa voile et défaisait toutes les cordes qui servaient à lemaoœuvrer. Il fallait régréer cette voile avant de songer à s'en servir, et cette opération devait s'exécuter sous le feu de la garnison du ponton, de celui de quatre canonnières qui le flanquaient, et enfin de celui des vaisseaux anglais mouillés à une longueur de câble 1 ... »

Cependant l'opération réussit, et les officiers, après s'être emparés de la barque, s'étaient éloignés d'une vingtaine de mètres du ponton, quand la garde cria : Aux Armes/ et fit feu :

« L'alarme se communique dans la rade ; des chaloupes anglaises sont aussitôt mises à la mer, des soldats les remplissent et se mettent à la poursuite de la chaloupe. Celle-ci faisait force voile pour s'éloigner, mais il fallait qu'elle passât près de plusieurs vaisseaux armés dont elle ne pouvait pas éviter le feu... Une chaloupe anglaise, armée d'une pièce de canon et d'une vingtaine d'hommes, se mit à la poursuite des fugitifs, et, dans une décharge qu'elle fit, elle tua un marin. Une seconde décharge coupa la corde qui tenait la voile tendue. Celle-ci, abandonnée au vent, flottait et ne communiquait plus d'impulsion à la chaloupe. Aussitôt, une dizaine d'officiers cherchent à la fixer... Cet intervalle de repos avait donné à la chaloupe anglaise le temps de s'approcher à la portée de la voix. L'officier anglais qui la commandait cria aux fugitifs de se rendre. On ne lui répondit que par les cris de Vive l'Empereur !

Un capitaine de marine, M. Grivel, homme très instruit dans son état, fait sur-le-champ changer de direction à la chaloupe ; ce mouvement, auquel les Anglais ne s'attendaient pas, leur fait perdre du

par L. Chapuis, de Lausanne, chirurgien-major. A Lausanne, chez Highou aîné, imprimeur (1817).

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