C. de Méry
temps. Les fugitifs gagnent de vitesse sur eux, et, dans l'espace de trois quarts d'heure, ils arrivent sous le fort de Sainte-Catherine, occupé par les Français '. »
II semble, d'après ce récit, que les Anglais se fussent réservé le privilège de donner la chasse aux fugitifs, les Espagnols n'y étant point nommés une seule fois. Un autre projet, plus aventureux encore, fut conçu et mis à exécution par les officiers auxquels le ponton La Vieille-Castille avait été affecté. Il leur avait été suggéré par la crainte de voir des chaloupes canonnières se placer le long des pontons, comme elles l'avaient déjà fait, dans l'espoir de paralyser le tir des batteries assiégeantes*. Il consistait à couper les câbles et à profiter du vent et de la marée pour se laisser flotter, à la dérive, jusque sous les batteries du fort du Trocadéro, occupé par les Français. Ici encore, nous voyons les Anglais jouer le principal rôle dans la poursuite. A peine La Vieïlle-Castilte s'est-elle ébranlée,
« ... Les vaisseaux anglais font des signaux, un coup de canon parti du vaisseau amiral annonce aux vaisseaui espagnols et à Cadix qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire dans la baie. Les signaux de nuit sont allumés pour établir une correspondance cuire la ville et l'escadre. L'n second coup de canon, tiré "par tes Anglais sur le ponton, priva les fugitifs de l'homme qui leur était le plus utile dans celle circonstance, H. .Moreau, lieutenant de vaisseau...
Le ponton marchait lentement... On aperçut plusieurs chaloupes ennemies qui venaient à force rames. Aussitôt, l'ordre fut donné d'observer le plus grand silence, afin qu'elles abordassent avec moins de crainte, et de les assaillir à coups de boulets, lorsqu'elles seraient tout près du ponton. Ces chaloupes, montées chacune d'une vingtaine de soldats, s'approchèrent, sans défiance, des deux côtés du vaisseau, elles s'y accrochèrent et, pour faciliter l'abordage, quelques unes d'entre elles firent un feu de fde sur le ponton.
Un officier anglais, le sabre entre les dents, était déjà à moitié de
l'escalier, suivi de plusieurs soldats, lorsqu'une grêle de boulets,
lancés du haut du vaisseau, porte la mort et l'épouvante chez les
assaillants. I /officier a la tête fracassée, les soldats ont bras ou
cassés et tombent à la mer; deux chaloupes sont percées,
l'eau y entre à grands flots, et elles ne tardent pas à couler à fond avec les morts et blessés qu'elles portaient...
Les autres chaloupes ne furent pas tentées d'aborder, elles s'éloignèrent aussi vite qu'elles étaient venues; les prisonniers n'eurent qu'un seul blessé. »
Un peu plus loin, le ponton est sur le point de heurter une bombarde anglaise qui n'a que le temps de couper ses câbles.
Il arrive enfin sous les batteries du fort du Trocadéro, occupé par les Français, et aborde au rivage, mais, pendant le débarquement,
« Les Anglais lancent des bombes chaque cinq minutes. » i
Si, cette fois, les Espagnols prirent quelque part à la poursuite, les Anglais ne s'en étaient pas moins réservé le principal rôle.
Le bruit d'un changement de séjour s'étant répandu vers le mois de mars, les captifs de Cadix s'abandonnèrent à la joie, car « un changement quelconque ne pouvait que tourner à leur avantage ». Ils le croyaient, du moins; mais l'illusion fut de courte durée.
La vermine les rongeait à tel point que les officiers des vaisseaux sur lesquels on les embarqua, firent tendre" une corde en travers du pont, afin de les séparer des équipages, avec lesquels tout rapport leur fut interdit. Ils mirent à la voile le 3 avril, sous l'escorte de plusieurs navires de guerre anglais 2 , et débarquèrent dans la petite île de Cabrera, située à douze kilomètres au sud de Majorque. C'est sur cet « amas de roches » qu'ils restèrent jusqu'en mai 1814. Ils n'y trouvèrent que « pierres, sable, cailloux, sapins ou broussailles 3 » et n'y eurent d'autres abris que ceux qu'ils construisirent eux-mêmes.
. Pendant tout ce temps, des navires anglais ne cessèrent de croiser à quelque distance , ayant reçu l'ordre de faire feu au moindre indice de révolte : « Un brick anglais, por-
1. Chapuis. Cf. la relation de M. de Méry, qui se trouvait aussi sur la Vieille-Castille.
2. Relation du timonier Ducor, Aventures d'un marin de la Garde.