Relation d'un officier
Pendant une cjisette, des députés furent envoyés à un prêtre que les Espagnols avaient installé dans l'ile,- pour le prier de faire part de la situation au brick anglais stationné dans le port. Ce prêtre, nommé Estebrich, était un Espagnol «assez ignorant, et pourtant assez bon homme, quoique fanatique ». Ils le trouvèrent attablé « entre un plat de bœuf et la moitié d'une oie farcie qui avait la meilleure mine », et lui expliquèrent l'objet de leur mission.
Une demi-heure après, Estebrich sortait de chez lui un crucifix à la main, en chantant des litanies et en exhortant les prisonniers à faire une procession. Il n'y avait point, à son avis, de meilleur moyen de hâter l'arrivée des provisions.
Un autre jour, comme des prisonniers lui demandaient quand viendrait le moment de la délivrance, il répondait : « Quand ma canne fleurira ! » ou encore : « Quand les piquets de vos tentes auront pris racine I i »
Sauf 500 chemises envoyées, en 1810, par madame Adélaïde, que le récit de tant de malheurs avait touchée, les captifs ne reçurent aucun vêtement, pendant les cinq années de leur séjour à Cabrera :
« La plupart étaient sans souliers et n'avaient que des haillons ; on put les classer en presque nus, et nus, absolument nus 2 . »
Les Espagnols envoyaient parfois de nouveaux prisonniers dans l'ile. L'aspect de ses habitants leur paraissait si effrayant que « les nouveaux venus reculaient d'épouvante », et détournaient les yeux pour cacher l'impression que leur causait ce spectacle 3 . Ils voyaient
« des hommes pour la plupart presque nus ou couverts de haillons, sans chaussure; des hommes aux joues creuses, au teint livide, à la voix éteinte, aux yeux enfoncés dans leurs orbites, à barbe longue et sale, à chevelure hérissée, 4 » qui « n'avaient pas le vêtement nécessaire pour conserver même les dehors de la stricte pudeur. Beaucoup se traînaient à quatre pattes pour chercher des orties sauvages ou d'autres racines 5 ... »