LE PARLEMENT EGYPTIEN
Les élections pour le parlement se firent en toute liberté, le 10 novembre 1881, et Chérif Pacha, Président du Conseil, déclara officiellement sa satisfaction.
Le Parlement fut inauguré par le Khédive le 26 décembre de la même année.
Le jour de l'inauguration du Parlement Egyptien provoqua un grand enthousiasme dans toute l'Egypte, dans la vallée du Nil, pour le Parti national et pour la France, amie de l'Egypte.
Le Chef du Parlement fut le grand patriote Mohamed Sultan Pacha, lequel était en même temps le Président du Parti national.
Le Parlement égj-^ptien vota beaucoup de lois intéressantes et le gouvernement égj'ptien, présidé par Chérif Pacha, fit loyalement son devoir.
Les diplomates et la presse anglais décernèrent publiquement des éloges à l'Egypte, à son Parlement, à ses progrès et à son Parti National.
Les principes du parti national égyptien à cette date ont été ainsi résumés :
1» La reconnaissance de la suzeraineté turque en conservant le statu quo pour les capitulations accordées aux étrangers ;
2" L'obéissance et la fidélité au Khédive dans la mesure où il respecterait ses engagements pris au mois de septembre 1881 (à propos du parlement égyptien) ;
3° La reconnaissance des grands services rendus à l'Egypte par le contrôle financier franco-anglais et le maintien de ce condominium très nécessaire à garantir les finances du pays et les intérêts des porteurs d'actions ;
4° Le respect de la sécurité des personnes et des biens, étendu aux Egyptiens comme aux Européens ;
5° La promulgation des principes libéraux religieux et politiques dans toute l'Egypte, la considération de tous les Egyptiens comme égaux devant la loi, la constitution d'un parlement égyptien et la limitation de toute autorité dans le pays ;
6« Le relèvement de la nation par la diffusion de l'instruction.
Nouvelle Revue — Février 1882
La faiblesse de l'institution du contrôle anglais-français vient d'être démontrée par les événements qui se passent en Egj'pte. On a successivement appris que l'assemblée des N'otables, soutenue par Arabi, prétendait exercer ses droits dans la question du budget, que Chérif Pacha refusait de concilier ses prétentions avec les prérogatives des agents financiers de la France et de l'Angleterre, que le Ministre impuissant donnait sa démission pour ne pas être renversé par la force, qu'un autre Cabinet était formé sous la présidence de Mabmoud-Baroudy, Ministre de l'Intérieur.
Arabi a pris simplement le portefeuille de la guerre ; mais il est bien le maître, et le Khédive s'incline devant toutes ses volontés. C'est une Révolution pacifique, mais dont la portée n'échappe à personne. Bien que Mahmoud-Baroudy, en visitant les Consuls généraux, leur ait déclaré que le nou veau ministère respecterait toutes les obligatioins interna-
tionales» il faudrait être bien optimiste pour croire que le contrôle pourra s'exercer comme par le passé.
Dès le début, il s'est produit un petit incident fort significatif, douaaut la mesure de la comédie qui va se jouer et qui rendra les contrôleurs ridicules, s'ils acceptent le rôle effacé dont on les gratifie.
Le Conseil des Ministres a rédigé une déclaration constatant que le droit de voter le budget avait été délégué par le Khédive à la Chambre des Notables, en vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés par le Sultan. Comment concilier c^tte prérogative avec le Contrôle financier ? Il ne suffit pas d'affirmer que la concession de ce droit n'est pas contraire au maintien de l'ancien ordre de choses ; il y a contradiction flagrante de principes et bientôt il y aura conflit réel, à moins que les contrôleurs ne se résignent à supporter un effacement.
On a remarqué que, contrairement aux règles établies, les dits contrôleurs n'assistaient pas à la séance du conseil dans laquelle ont été adoptés les articles de la loi organique relatifs au budget ; c'est une première humiliation qui sera suivie de beaucoup d'autres.
Le bruit a couru que si la politique française n'avait pas changé de mains, nous aurions peut-être commis la faute extraordinaire d'entreprendre une campagne d'Egypte, au profit de l'Angleterre ; d'imprudentes promesses auraient permis au Foreign Office de songer à la réalisation immédiate de ses intentions, qui tendent à la suzeraineté absolue au Caire. Mais le retour aux affaires de M. de Freycinet semble avoir calmé ses ardeurs. On attendait avec une certaine impatience le discours de la Reine, pour savoir ce que la Grande-Bretagne décidait définitivement ; elle n'a trouvé que ces deux phrases assez obscures et beaucoup trop vagues dans une heure de crise aigiie :
<i De concert avec le Président de la République française, j'ai consacré une soigneuse attention auK affaires de l'Egypte, où les arrangements existants m'ont imposé des obligations spéciales. J'userai de mon influence pour maintenir, dans un sens favorable à une bonne administration du pays et à un sage développement de ses institutions, les
droits déjà établis soit par les firmans du Sultan, soit par différentes conventions internationales. »
La déclaration de Lord Granville et le discours de M. Gladstone attestent que l'Angleterre, après avoir un instant espéré travailler seule à la consolidation de son influence en Egjpte, aboutit simplement à la temporisation et même à l'intervention générale des Puissances. Le premier Ministre ne regarde plus le contrôle anglo-français que comme un cas particulier du contrôle international dans les affaires commerciales et juridiques du pays. L'Angleterre et la France, comme dans cet ordre d'idées ne sont plus qu'un vestige d'une sorte de délégation, et sont toujours disposées à écouter les observations des quatre autres grandes Puissances.
L'éloge sympathique que M. Gladstone a fait des efforts du Parti national égyptien pour fonder en terre musulmane des institutions libres, ne révèle pas de la part de l'Angleterre un grand cloignement pour le ministère Mahmoud- Baroudy ; du reste, la nomination d'Aly-Pacha-Sadek, comme Ministre des finances, garantit aux Anglais la plus efficace présence d'un de leurs plus déterminés partisans. Avec leur habilité accoutumée, ils se sont plies aux circonstances et, faisant de nécessité vertu, ils laissent à la France la responsabilité d'une fantaisie militaire, si la fantaisie lui en prend, gardant pour leur compte assez de sj'mpathies dans le parti vainqueur, pour mettre à l'abri leurs intérêts personnels.
Nous regrettons que la France ait encore une fois manqué l'occasion de marquer par une indépendance pratique le caractère de sa participation à la surveillance des affaires égyptiennes ; sans avoir d'ambitions politiques, elle s'est enfoncée, à la suite de M. Wadington, dans la doctrine du contrôle des Puissances occidentales; elle a refusé de voir et de seconder les efforts d'une nationalité qui nous est dévouée par tradition, qui a toujours conservé pour nous une affection sincère au milieu de laquelle nos nationaux n'ont pas cessé de rencontrer bon accueil, sans parler des autres avantages. Contrairement aux principes naturels d'une véritable politique républicaine, nous avons prêté les
mains à l'exploitation du peuple égj'ptien, et après nous être compromis par le maintien du contrôle exclusif des Puissances occidentales, voici que l'Angleterre est la première à déserter ce drapeau, qui devait être commun.
Au moment où le Ministère français allait peut-être hors de propos et sans motifs sérieux s'engager dans la voie des opérations de guerre, M. Gladstone n'hésite pas- à reconnaître que l'Allemagne. l'Autriche, la Russie et l'Italie, en remettant au Sultan une note collective pour protester contre toutes modifications qui seraient apportées au régime intérieur de rEg3'pte, " n'ont pas outrepassé leurs droits et " n'ont pas fait une démarche qui soit de nature k amener " la moindre difficulté dans des affaires aussi corapli- « quées ».
Ainsi, la Grande-Bretagne abandonne la défense intransigeante du contrôle restreint ; elle se dispose à entrer en pourparlers avec les grandes Puissances, et semble accepter d'avance une sorte d'arbitrage européen. Cette initiative inattendue doit nous servir de leçon pour éviter à l'avenir les engagements stériles et les interventions à courte vue.
Depuis le 7 février 1882 tout allait en Egypte de mal en pis pour les motifs suivants :
1° La démission de Chérif Pacha, qui était considéré comme l'influence la plus sage pour sauvegarder les intérêts de l'Egypte, en même temps que ceux de ses créanciers ;
2° La nomination d'Arabi, ministre de la Guerre, son attitude révolutionnaire et sa haine contre les Egyptiens d'origine circassienne, étaient déjà connues ;
3° La colère que la Chambre Egj^ptienne causa à la France et à l'Angleterre en imposant de discuter le régime des dettes dans le budget ;
4° La démission des contrôleurs anglo-français ;
5° Le refus d'Arabi de suivre les conseils du Parti national, proposition qui lui fut faite par l'intermédiaire de son Président, Sultan Pacha ;
6" Le résultat fatal de l'obstination d'Arabi ;
7° Les intrigues anglaises.
Le Parti national, à ce moment, devait obéir aux conseils si sages et si fermes de ce grand homme d'Etat, Chérif Pacha, éloignant du Parlement toute possibilité de discuter la question des dettes dans le budget.
Le Ministère ayant à sa tête un Général comme Baroudy et un Ministre de la Guerre comme Arabi, n'était qu'un ministère absolument militaire, et de cette manière il avait les deux pouvoirs administratif et exécutif.
Les nouvelles qu'on publiait à cette date, dans la presse mondiale, étaient contradictoires. La presse anglaise attaquait tantôt la Turquie, tantôt le Parti national égyptien, insistant sur ce point que l'Egypte n'a pas besoin d'une armée et qu'il lui suffit d'une simple gendarmerie, comme nous l'avons déjà mentionné dans la Nouvelle Revue. La presse française, dont les sympathies pour la Nation égyptienne étaient constantes, insistait pour une non intervention par la force dans les affaires d'Egypte.
M. Delafosse, Député à la Chambre française, posa une question à M. de Freycinet, le 23 février 1882 sur l'attitude politique que la France comptait prendre dans la question égyptienne. M. de Freycinet répondit : « La France et l'Angleterre sont en négo-
ciation avec les autres Puissances pour agir conjointement )'.
Les difficultés que rencontrait la politique francoanglaise en Egypte réjouissaient le Prince de Bismarck.
Il disait à M. de Courcelles, notre ambassadeur à Berlin, que : « à son avis, le meilleur moyen de triompher des difficultés égyptiennes serait de confier à la Turquie le soin de les apaiser ».
M. Sienkiewicz, notre Consul Général en Egypte, écrivit à M. de Freycinet, Ministre des Affaires Etrangères, le 5 mars : « Si j'en crois certaines informations, on ne reculerait pas devant les moyens extrêmes pour assurer la défense du pays ».
La situation provoquée par le coup d'Etat d'Arabi devenant critique, notre Consul Général au Caire écrivait à nouveau, le 10 Mars, à M. de Freycinet, le priant de lui donner ses instructions le plus tôt possible. M. de Freycinet lui répondit par le conseil très vague de s'abstenir de toute intervention, et de tout acte personnel au milieu des évolutions gouvernementales qui peuvent se produire... « Bornez-vous, ajoute-t-il, à affirmer hautement que tout ministère qui maintiendra l'ordre et respectera les engagements internationaux, notamment le contrôle anglo-français, trouvera auprès de nous une neutralité bienveillante et, au besoin, des indications purement officieuses pouvant faciliter tel ou tel détail de sa marche...! »
Au moment où l'Angleterre cherchait à annuler le contrôle et à prendre parti contre l'Egypte, notre diplomatie maintenait ce contrôle.
Au moment où l'agitation devenait de plus en plus grave sur les bords du Nil, où la haine entre le Khédive et son armée croissait chaque jour, notre Ministre en Eg^pte ne recevait que les instructions les plus vagues !
A cette époque, le 11 avril, Arabi, Ministre de la Guerre, ordonna l'arrestation de plusieurs officiers d'origine circassienne accusés par lui d'avoir ourdi un complot pour l'assassiner.
Ces officiers furent jugés par une Cour martiale supérieure et condamnés à être déportés au Soudan. En apprenant cette sentence, le Khédive Tewfik télégraphia au Sultan, disant : « A cause du grand schisme existant actuellement entre Arabi Pacha et ses collègues d'un côté et les Officiers d'une origine circassienne de l'autre, Arabi a condamné par une Cour martiale quelques grands officiers circassiens à des condamnations excessives. Votre Majesté étant le chef supérieur de l'armée égyptienne, je la prie de me guider dans le bon chemin... »
Avant l'arrivée de la réponse du Sultan, les Consuls généraux de France et d'Angleterre intervinrent et conseillèrent au Khédive de modifier la sentence en déportant ces officiers en Syrie. Le Khédive suivit ce conseil et les officiers circassiens furent envoyés en Syrie.
Le Président du Conseil, Mahmoud-Baraud}', se rendit, à la suite de cette modification de sentence, à Abdine et protesta avec violence contre l'acte du Khédive, menaçant sa vie et celle de tous les européens.
Le Khédive s'empressa de transmettre cet ulti-
matum menaçant aux Consuls Généraux de France et d'Angleterre.
Ces deux Consuls télégraphièrent à leurs Gouvernements en ces termes : « Le premier ministre égyptien a menacé le Khédive au mépris de tout intérêt européen en Egypte, à propos d'une modification d'une sentence militaire. Son Altesse demanda avec insistance notre protection urgente... »
La France et l'Angleterre envoyèrent immédiatement leurs flottes, dans les eaux d'Alexandrie, le 16 mai.
En même temps que l'envoi de leurs flottes, les deux Puissances adressèrent une note à la Porte, la priant de ne pas s'associer à leur intervention en envoyant sa flotte. La Porte protesta contre cette illégalité, le 17 mai, ajoutant qu'aucune Puissance n'avait le droit d'intervenir dans les affaires d'Egypte et que c'était sur elle seule qu'on devait s'appuyer pour y rétablir l'ordre.
La Porte envoya, en même temps, une dépêche au Ministère Egj^ptien, le priant d'obéir aux ordres du Khédive.
Le 25 mai les deux Consuls généraux, selon le conseil de Sultan Pacha, Président de la Chambre, adressèrent une lettre au Khédive par laquelle ils demandaient :
1° L'exil momentané d'Arabi, lequel pourrait garder ses grades et ses appointements ;
2° Et, de plus, la déportation des généraux Aly
Pacha Fahmy et Abd-El-Al Hilniy Pacha du Caire à l'intérieur de l'Egypte ;
3° Le renvoi du Ministère Mahmoud-Baroudy.
Si ces propositions avaient été acceptées, l'Egypte eût été sauvée de tout malheur.
Le Khédive se montra favorable à ces propositions. Mais le Ministère s'y opposa et démissionna par une lettre adressée au Khédive en ces termes :
Les grandes Puissances ont toujours reconnu la liberté d'action de l'Egypte chez elle. Si la France et la Grande- Bretagne trouvent que la question soulevée par la note de leurs agents diplomatiques n'intéresse pas exclusivement l'ordre intérieur, mais touche à la politique générale, c'est à la Puissance sous la suzeraineté de laquelle est placée l'Egypte, c'est à la Turquie, qu'il convient de soumettre l'affaire. »
Arabi et les deux autres généraux refusèrent de quitter le pays.
Le Ministère, avant de présenter sa démission au Khédive, essaya de réunir la Chambre ; mais le Khédive refusa cette convocation et accepta la démission.
Bien qu'il y eût à cette époque une divergence d'opinions entre le Parti militaire et le Parti national, Sultan Pacha et ses amis députés demandèrent au Khédive qu'Arabi reprît le Ministère de la Guerre dans le nouveau cabinet.
Ces députés étaient convaincus que l'armée demeurant sous l'influence d'Arabi, celui-ci devait rentrer au Ministère de la Guerre pour éviter une révolution certaine.
Le Khédive effrayé accepta l'ultimatum.
La France se trouva contrainte alors de demander
aux Puissances leur concours et de s'associer à ces démarches pour obtenir de La Porte qu'elle convoquât Arabi et ses collègues à Constantinople pour recevoir les ordres du Sultan.
Toutes les Puissances approuvèrent cette démarche, excepté l'Angleterre qui conseilla à la Porte de refuser et d'envoyer seulement un délégué à l'Egj'pte. La Porte hélas suivit ce conseil !
A la suite du refus de la Porte d'appeler Arabi et consorts, Sir E. Malet, Consul d'Angleterre en Egypte, reprit la lettre du 25 mai qu'il avait présentée au Khédive, d'accord avec le Consul Général de France.
Par ce fait, l'Angleterre cherchait de nouveau à assurer son influence sur le Parti militaire et à exciter l'inimitié existant entre le Khédive et les nationalistes, afin d'imposer son occupation au pays.
La perfide Albion jouait son éternel rôle.
Par cet acte, l'Angleterre déclara hautement sa séparation de la France dans la question d'Egypte.
La France, de son côté, demanda aux Puissances de nommer une Commission internationale à Constantinople, pour examiner la question, en respectant les firmans de 1873-1879. Les Puissances acceptèrent la proposition.
Le ministre des Affaires Etrangères de la Turquie, répondit à l'invitation de réunir une conférence à Constantinople, le 3 juin 1882, en ces termes :
Nous ne saurions nous expliquer la nécessité de réunir une Conférence pour les Affaires Egyptiennes. La mission de Derviche Pacha décidée par le Souverain légitime et territorial doit primer toute autre considération.
Derviche Pacha, délégué ottoman, arriva avec les membres de la Mission au Caire, le 7 juin 1882, et fut reçu solennellement par le Khédive.
Quelques jours après, le 11 juin, eurent lieu de grands massacres à Alexandrie. La cause en fut l'incident du Maltais ! Cet incident se résume ainsi :
Un Maltais qui avait loué un âne pour plusieurs heures, refusa d'en payer le propriétaire. Celui-ci insistant, le Maltais lui donna un coup de couteau !
Ce fut le commencement du massacre. Les indigènes tuèrent le Maltais. La police ne put empêcher les bagarres. Les Arabes de l'Ouest vinrent en bandes armées. Les Européens tirèrent sur les Indigènes par les fenêtres.
Plusieurs écrivains qui firent le récit de cette émeute assurèrent que ce sont les Anglais qui préparèrent ces massacres.
Sir E. Malet, quelques jours avant l'incident, ne conseillait-il pas aux Anglais résidant en Egypte de la quitter immédiatement ?
M. Cookson, Consul d'Angleterre à Alexandrie, ne distribuait-il pas lui-même des armes et des munitions aux Anglais ? Ces armes et ces munitions lui avaient été apportées par la flotte anglaise, jetant ses ancres dans les eaux d'Alexandrie.
M. Cookson et le commandant anglais Mariot avaient préparé ensemble le plan de défense des Européens contre les Egyptiens à Alexandrie, et des milliers d'armes furent distribuées.
M. Cookson informa de ses projets son collègue le Consul français, le 7 juin. Celui-ci refusa de s'associer à cette trahison. M. Cookson essaya en vain
de convaincre de ses accusations les représentants des Puissances. Or, ceux-ci ne virent dans ce plan qu'un grand danger. Mais le dit Cockson arma tous les apaches Maltais d'Alexandrie.
Après avoir soufflé sur cette étincelle, les Anglais crièrent au feu à tous les échos : le fanatisme, prétendaient les excitateurs, régnait en Eg^^ïte !
M. de Freycinet déclara, le 12 Juin, au Sénat, que des armes avaient été données aux Maltais d'Alexandrie, quelques jours avant l'incident.
« Dire que la cause de ces massacres, ajouta-til, est le fanatisme, c'est faux ! ».
M. de Freycinet, dans cette séance, fit l'éloge de l'attitude du Gouvernement Egyptien.
Le Khédive partit du Caire pour Alexandrie, aussitôt après l'incident, accompagné du délégué ottoman, afin de calmer les Européens. Il reçut les Consuls dès son arrivée et leur donna l'assurance des sympathies de son peuple pour les étrangers.
Le détail des événements que suscitèrent les luttes entre l'armée et le Khédive est relaté dans de nomhreux ouvrages français. Parmi les noms des auteurs, nous comptons MM. Jules Cocheris et de Freycinet.
Le 25 juin 1882, les représentants de la France, de l'Italie, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autri-
che et de l'Allemagne se réunirent à Thérapie et signèrent le protocole suivant :
Lres Gouvernements représentés par les soussignés s'engagent, dans tout arrangement qui pourrait se faire par suite de leur action concertée pour le règlement des affaires d'Egypte, à ne chercher aucun avantage territorial, ni la concession d'aucun privilège exclusif, ni aucun avantage commercial pour leurs sujets, que ceux que toute autre nation, ne puisse également obtenir.
Quinze jours après ce protocole, le 11 juillet, la flotte anglaise bombardait Alexandrie.
Page douloureuse pour l'Egypte, page que l'Histoire a inscrite comme exemple du plus déshonorant, des complots.
Nouvelle Revue, Août 1882
La Conférence de Constantinople a perdu son importance lorsque les Anglais, rompant avec le concert européen, brusquèrent le dénouement de l'affaire égyptienne, bombardèrent Alexandrie. Quand la parole est aux canons» les discussions deviennent oiseuses. Nous pensions que les diplomates prendraient leur revanche quand les impatients auraient épuisé leur force et leur poudre dans de sanglants conflits. Mais le chauvinisme britannique, bruyamment surexcité par Le Times, ne songe qu'à fonder le protectorat de l'Egypte sur le modèle de celui de l'Inde.
Pour arriver à ce but, le Cabinet libéral de M. Gladstone tolère l'imitation des pires procédés palmerstoniens; pendant que l'Amiral Seyniour soumet à un visa draconien toutes les dépêches, que Sir Garnet Wolseley exige des correspondants de journaux une humiliante soumission, le bruit était répandu de contre-vérités soit pour discréditer la résistance d'Arabi, soit pour déshonorer le parti National et soulever contre lui l'indignation publique.
C'est ainsi que le Daily News avoue la fausseté des nouvelles sensationnelles qui nous parlaient des massacres commis dans l'intérieur du pays ; il s'agissait simplement de justifier, au nom des droits sacrés de la civilisation et de l'humanité, l'expédition des conquérants anglais. Jusqu'à ce jour, ces terribles conquérants sont loin d'avoir fait merveille; depuis qu'ils ont lancé, sans danger pour eux, des bombes sur les quartiers les plus riches d'Alexandrie, ils se sont contentés de faire des reconnaissances dans la banlieue. Encore ces promenades militaires n'ont-elles pas été exemptes d'amères surprises.
Nous sommes déjà loin de l'enivrement du début, alors qu'on prétendait que 2.000 hommes de troupes régulières suffiraient à faire fuir toute l'armée d'Arabi.
Malgré l'optimisme officiel des télégrammes venus du théâtre de la guerre, ou sait que la première rencontre n'a pas été un succès pour les soldats du général Alison, et que» à nombre égal, ils ont dû battre en retraite. Le commandement en chef ne se serait-il pas fait illusion en annonçant que la question serait vidée et Le Caire pris pour le 30 septembre ?
En dehors de ces difficultés matérielles que l'on n'avait pas prévues, le champ des complications internationales s'étend à l'infini.
LAllemagne renonce à utiliser la Conférence pour soutenir sa politique; mais la Turquie suit à la lettre ses instructions ; elle a pour mission d'aggraver la responsabilité de l'Angleterre, de rendre son initiative plus risquée et la campagne d'Egypte incertaine. Lorsque le Foreign Office se décide à passer par dessus les autres Puissances, la Porte, qui refusait d'envoyer un seul homme à Alexandrie, manifeste le désir d'exécuter le mandat européen et d'en finir avec Arabi. Ces premières exigences allaient jusqu'à réclamer le rembarquement immédiat du corps expéditionnaire anglais. A Londres, l'orgueil national s'émut de cette provocation, et le Sultan Abdul-Ahmid fut informé que ses navires seraient attaqués et coulés, s'ils tentaient d'aborder les côtes d'Egypte.
Comme on pouvait s'y attendre, le Commandeur des
croyants a pris l'avertissement au sérieux, mais on se trompait lourdement si l'apparente soumission de Saïd Pacha était jugée sincère. Les ministres turcs ne sont pas novices dans la carrière des artifices ; ils plient, mais restent intraitables. Pour apprécier exactement le rôle présent et futur de la Turquie, il faut examiner sa situation délicate en face du monde musulman; le fanatisme ressuscité a les j'eux sur elle et tout acte de félonie religieuse équivaudrait à une déchéance.
Au-dessus de l'autorité temporelle du lihalife, il y a la puissance spirituelle des interprètes du Coran. Dans toutes les mosquées, depuis Tripoli jusqu'à Bombay, on célèbre le courage d'Arabi, on fait des vœux pour son triomphe.
Combattre Arabi à l'ombre du pavillon anglais est une pure impossibilité. Les roueries du Divan sont une terrible gêne à l'heure des résolutions graves ; nous garantissons que la convention militaire qui réunit les Nizams et les Highlanders ne sera pas exécutée à la lettre. Nous ne nous chargeons pas de deviner les faux-fuj'ants par lesquels la Turquie échappera aux rigueurs d'un accord contre nature ; mais nous nous fions à la fertilité d'imagination de ses hommes d'Etat.
Bien que l'Angleterre règle désormais sa politique extérieure sur l'axiome Bismarckien : « La force prime le droit ». cette défection surprenante ne nous décourage point !
La même confiance anime les courageuses protestations de M. de Lesseps. Le créateur du Canal de Suez aura deux fois dans sa vie à combattre l'Angleterre pour la niême cause : c'est contre elle qu'il a percé l'isthme et relié la Mer Rouge à la Méditerranée ; c'est contre elle qu'il protège seul la liberté du transit. Par sa présence il empêche la panique que l'envahisseur avait tant d'intérêt à répandre ; il enlève toute vraisemblance au prétextes mensongers qui étaient habilement calculés pour motiver un débarquements Tant que l'illustre ingénieur est de sa personne au centre du Canal, qu'il affirme la sécurité et fait quotidiennement la preuve de ses assurances, il est impossible de duper même le plus naïf des porteurs d'actions.
Grâce à l'énergique attitude de M. de Lesseps, il est démontré que la navigation n'a jamais été menacée, de Suez à Port-Saïd) que par les Anglais !
En provoquant des représailles, il violent les plus solennelles conventions, ils cessent de respecter la liberté des mers, ils aspirent à la domination ufliverselle» ils empiètent sur les droits de toutes les Puissances maritimes.
Ce n'est pas seulement la France, mais l'Italie, l'Espagne et la Hollande qui sont directement atteintes ; l'Indo-Chine, les Phillipines, les Indes Néerlandaises cessent d'appartenir à leurs légitimes détenteurs, si le Canal de Suez devient chose anglaise !
Quant à la Russie, il est trop clair que son action asiatique est mise en échec par les prétentions de Londres ; l'Autriche, qui aspire à la Méditerranée, et l'Allemagne, qui tient à humilier l'Angleterre, restent dans la coulisse, mais elles jouent, avec une réserve affectée, le rôle le plus dangereux, car elles groupent le concert des mécontents qui menace d'être tôt ou tard formidable.
M. Gladstone peut s'écrier cloquemment : " Nous n'allons pas en Egj'pte pour faire la guerre au peuple, mais pour le délivrer de la tyrannie militaire. Ce n'est pas non plus pour y combattre la religion mahométane, ni pour entraver le développement de la liberté. Loin de là ; nous désirons voir rEg5'pte prosffère, et une liberté sagement réglée est le meilleur moyen d'assurer la prospérité d'un paj's. L'Angleterre va en Egypte les mains nettes, sans desseins secrets, elle n'a rien à cacher aux autres Nations. Nous avons donc le droit de leur réclamer ce qu'elles nous ont accordé jusqu'à présent, leur confiance et leur sympathie. »
Nous n'aurons pas la cruauté d'opposer à ces nobles parole les faits qui en démontrent déjà l'inefficacité; nous passons sur ce qiii est accompli, nous consentons à ne soulever aucune objection contre la sincérité absolue du premier ministre de la Couronne ; mais, qu'il le veuille ou non, la Guerre actuelle n'aura qu'une solution aux j^eux du peuple anglais, éboui par le triomphe de ses armes, il exigera impérieusement le maintien de l'occupation, il renversera tous les ministères qui ne regarderaient pas l'Egypte comme une province anglaise.
La modération personnelle de M. Gladstone, les raisons diplomatiques, les arguments commerciaux et militaires n'empêcheront pas non plus que cette coûteuse et pénible conquête ne soit inacceptable par les autres Etats. Dans cet antagonisme est en germe peut-être l'un des plus terribles conflits du siècle.
Un émiuent "professeur de l'Université de Saint-Pétersbourg, M. Martens, vient de publier, dans la Revue de Droit International et de Législation comparée, une véritable consultation sur le problème égyptien. Si la doctrine dont il établit admirablement les principes avait prévalu, nous n'aurions pas eu la sinistre comédie du contrôle» suivie de la réaction du parti national ; l'eau aurait été moins troublée et l'Angleterre ne serait pas en train d'y pêcher de nouvelles annexions. La thèse de M. Martens est celle de l'indépendance absolue de l'Egj'Pte vis-à-vis de la Turquie, dont les Puissances occidentales ont eu la maladresse de réclamer le concours pour déposer Ismaïl Pacha, et la neutralisation de la Vallée du Nil, aussi bien que du Canal de Suez.
L'Egypte, liée aux intérêts les plus considérables de plusieurs nations européennes, devenue le grand carrefour des communications commerciales, position stratégique capitale au centre des trois parties de l'ancien continent, est l'objet de compétitions innombrables. Son internationalité est évidente.
Comme le dit justement le juriconsulte dont nous invoquons la compétence :
« Le caractère international de l'Egypte est un fait matériel, qui ne saurait être écarté ni par les sentiments personnels d'un homme d'Etat ni par les aspirations égoïstes d'un gouvernement. On ne peut séparer le sort de l'Egypte de l'avenir du Canal de Suez : le maître de l'Egypte sera le maître du Canal et vive-versa ; on ne peut dominer le Canal si l'on n'a pas pour base d'opération l'Egypte et surtout le Delta. C'est en Egypte que les grandes puissances civilisée's sont tenues de prouver d'une manière positive qu'elles sont en état de régler par un accord général les intérêts importants qui leur sont communs ; c'est là que doit être faite sur une grande échelle l'expérience d'une
administration internationale, fondée sur la nécessité impérieuse de concilier les intérêts de tous et imposée par la nécessité d'abandonner le gouvernement de ce pays à luimême ou à une ou deux puissances étrangères. »
Il résulte de cette situation exceptionnelle que le conflit des ambitions individuelles durera tant qu'on n'aura pas défini le gouvernement de l'Egypte ; l'hégémonie d'une puissance est une atteinte au droit des autres et un compromis seul est capable de mettre fin aux tiraillements. L'exemple de la Suisse, de la Belgique et du Luxembourg n'est-il pas instructif ?
Si la neutralité permanente de l'Egypte était un fait accompli, ce serait la meilleure garantie contre toute tentatives d'exploitation du canal de Suez au profit d'une seuJe Puissance; car, dans ce cas, selon l'observation de M. Martens :
" Le gouvernement égyptien, établi sur des bases solides, se proposerait pour premier objet de son activité de ga„ rantir la sécurité de la navigation sur le canal, et toutes les puissances garantes seraient obligées de défendre l'Egypte contre une atteinte quelconque portée, à cause du canal, à son inviolabilité territoriale. La neutralité de l'Egypte s'étendrait également au canal, en ce sens que toute tentati\'« faite par une puissance quelconque pour y occuper des points stratégiques, serait non seulement une violation du droit territorial de l'Egypte, mais en même temps une atteinte à la garantie internationale de la neutralité égyptienne. Une telle violation du droit rencontrerait avant tout l'opposition du gouvernement égyptien lui-même, et, en second lieu, de toutes les grandes Puissances, collectivement ou séparément, qui ont garanti cette neutralité. Dans ces conditions, la neutralité internationale de Suez, en laissant le passage libre à tous les vaisseaux de l'Egypte, préviendrait les coups de main sur le canal de toutes les puissances et en tous temps. >>
C'était bien le régime que préparait M. de Ring, et si sa disgrâce n'avait pas donné au mouvement spontané du peuple égyptien le caractère d'une révolution contre les abus du contrôle, le passage de l'exploitation à l'indépen-
dauce se serait sans doute opéré sans secousses. Rien n'est plus triste que le misérable avortement d'une idée aussi logique que pratique et qui aurait été le gage d'une paix durable. On est entré dans la voie fausse des revendications à main armée» comme si l'Egypte était une terre vide, à la disposition du premier occupant. Cette erreur, qui dissimule mal une monstrueuse avidité, a déchaîné les passions d'âpre concurrence qui sommeillent mais ne s'éteignent jamais audelà de la Manche. C'est alors que, pris d'une folle terreur, le chauvinisme mercantile a inventé des troubles pour faire main basse sur l'Egypte ; nos officiers peuvent attester qu'aucun travail offensif dans les forts d'Alexandrie n'a justifié l'exécution sommaire dont cette ville a été la victime. On est encore mal fixé sur les causes du massacre dont on a fait tant de bruit ; mais il est certain que l'Amiral Seymour et la plupart des officiers descendus à terre ont été sauvés et reconduits à bord par des soldats de l'armée régulière égyptienne. C'est pour les récompenser de ce service, qu'pn ordonnait de faire feu, un mois plus tard, contre ces chevaleresques ennemis !
De même, au Canal de Suez, si la clairvoyance de M. de Lesseps n'avait pas déjoué le complot, le personnel de l'administration aurait été bien vite débordé ; un jour, c'est un capitaine qui se présente, demandant à la (lompagnie l'autorisation de parcourir le canal avec un torpilleur ; il est probable qu'il aurait oublié iquelque torpille et, quelques jours après, on aurait crié avec raison que le canal n'offrait plus de sécurité. Une autre fois, après le bombardement, présentation d'un personnel complet pour s'emparer des bureaux de Port-Saïd. Quand l'attitude énergique des emploj'és eîlt fait échouer partout ces tentatives systématiques d'embauchage et d'intimidation, on se rabattit sur l'alliance française.
Maintenant la lumière est faite ; la violation des droits collectifs de l'Europe est un fait constaté, sans qu'on ait allégué de motif sérieux pour tant de duplicité et de barbarie. On espère que les Puissances désunies et hésitantes n'oseront pas mettre le holà : Benti possidentes. Mais il y a aura sans doute une note à payer, et les forfanteries actuelles recevront un châtiment sévère.