‹ L'Angleterre en EgyptChapitre 16 sur 73 · AUTOUR DE LA QUESTION D'EGYPTE · texte numérisé non relu

AUTOUR DE LA QUESTION D'EGYPTE

DÉCLARATIONS D'AbBAS II

« Nombreux sont ceux qui se demandent parfois quelle est l'opinion de l'ex-Khédive Abbas II sur les événements d'Egypte. Désormais, cette question ne se posera plus. Opportunément, l'ancien souverain

qui, vingt-deux ans durant, régna sur le pays des Pharaons, vers lequel vont toujours toutes ses pensées, \dent, en effet, de faire d'intéressantes déclarations à un correspondant du Progrès de Lyon. Ce correspondant était sur le point de partir pour l'Egypte, en vue de s'y livrer à une étude politique sur la situation de ce pays. Notre confrère lyonnais a publié ces déclarations, empreintes d'ailleurs de philosophie et de sagesse, dans son numéro du 15 avril 1922.

En voici la teneur :

— Ce n'est pas en vain, voyez-vous, dit Son Altesse, que certains mots sont jetés dans le vent, qui les emporte souvent très loin de l'endroit où ils furent proférés. On a proclamé avec force, au cours de la guerre, que les peuples ont le droit de disposer librement d'eux-mêmes.

« Magnifiques paroles qui, comme la cocarde tricolore de votre Rouget de l'Isle, ont fait le tour du monde pour donner le goût et le sens de la liberté à tous ceux qui gémissaient sous le joug étranger!

« Le peuple égyptien ne pouvait point ne pas les entendre. Et si, lui qui avait participé à la guerre à côté des alliés et qu'on traitait néanmoins plus durement qu'un ennemi vaincu, s'il parut, pendant de longs mois, n'en point comprendre le sens, c'est qu'il se repliait sur lui-même, réfléchissait, essayait d'imaginer par quel moyen il se libérerait de l'injuste tutelle qu'on prétendait lui imposer.

« Et puis, il a suivi avec passion les péripéties de la lutte que livraient l'Irlande et les Indes. L'exemple de ces deux pays lui fut salutaire et il

se mit enfin en devoir de se débarrasser à son tour de la tutelle britannique. Il y réussira, croyez-moi, et avant longtemps. Je discerne, en effet, à certains symptômes, que ma patrie entre dans l'ère de la libération. »

Le Khédive se recueillit un instant et poursuivit :

« Remarquez bien, je vous prie, que je n'attache aucune importance au geste théâtral que vient de faire le cabinet de Londres. Il suffit de lire à quelles conditions celui-ci reconnaît l'indépendance de l'Egypte, pour comprendre que rien n'est changé au régime d'oppression sous lequel mon pays vivait depuis la déclaration du protectorat.

« Ce n'est donc point à la décision anglaise que je fais allusion lorsque je dis que nous entrons dans l'ère de la libération. Mais le geste de M. Lloyd George a, pour moi, une grande signification et vous allez comprendre pourquoi.

« Ce serait bien mal connaître le Premier britannique que de le supposer capable de l'avoir fait par générosité et esprit de justice. Voici comment il y fut contraint :

« Vous savez que les Egyptiens ont, au cours de ces derniers mois, employé contre leurs oppresseurs une arme terrible, une arme empoisonnée, infiniment plus efficace que n'importe quel engin. Ils ont boycotté tous les produits anglais.

« Et les marchands de la Cité, les manufacturiers, de Birmingham, de Manchester, de Liverpool n'ont pas tardé à comprendre quelle catastrophe ce serait, pour leurs affaires, si les marchés du Caire et d'Alexandrie leur restaient fermés.

(( lis ont donc exigé de leurs représentants au Parlement qu'ils agissent sur le gouvernement pour qu'il prenne les mesures propres à faire cesser ce boycottage. Comme cela se produisait précisément au moment où M. Lloyd George sentait diminuer son prestige, il craignit de voir se dresser contre lui une nouvelle horde d'adversaires et il s'empressa de signifier au monde qu'il accordait l'indépendance de mon pays.

« J'ignore si les Puissances ont pris ses paroles au sérieux ; j'ignore si les commerçants anglais ont l'illusion que le marché égyptien est, de nouveau, ouvert à leurs produits. Si oui, ils ne tarderont point à s'apercevoir qu'il n'en est rien. Car mes compatriotes, conscients de l'efficacité de l'arme qu'ils viennent d'employer, sont bien résolus à ne pas la laisser tomber et à en user jusqu'à ce qu'ils aient obligé le gouvernement britannique à leur reconnaître le droit qu'ils revendiquent de vivre libres, vraiment libres, sans restrictions, ni conditions.

« Qui pourra, je vous le demande, leur arracher cette arme des mains, ou leur en interdire l'usage ? Les troupes d'occupation exécuteront-elles les habitants du Caire, d'Alexandrie et de Mansourah qui refuseront d'acquérir les marchandises anglaises ? Vraiment, je ne le crois pas.

« Les marchandises anglaises resteront boycottées et leurs producteurs recommenceront à protester.

« Vous assisterez alors au spectacle paradoxal offert par des citoyens anglais qui, pour défendre leurs intérêts, constitueront dans leur propre pays

un parti luttant indirectement, il est vrai, mais efficacement pour la liberté du mien.

« Quant à l'action politique proprement dite, je crois pouvoir affirmer qu'elle va entrer dans la phase active. Sous peu, vous ne l'ignorez pas, la population sera appelée à nommer le Parlement. J'ai des raisons de supposer que les partis nationaux qui groupent les hommes dont le cœur et l'esprit sont restés égyptiens, oublieront leurs petites rivalités et, sans d'ailleurs renoncer à. leurs programmes respectifs, iront à la bataille coude à coude et éliront des représentants patriotes, prêts à lutter, et, s'il le faut, à souffrir, pour donner la liberté à leurs frères.

« Tel est mon sentiment sur la situation de mon pays. Teilles sont mes prévisions et j'ajouterai ma certitude sur ce que sera son sort, dans un avenir beaucoup plus proche qu'on ne le croit en Europe. »

J'aurais voulu, ajouta le correspondant, amener le Khédive à me parler des hommes qui assument, en ce moment, la lourde charge de gouverner et d'administrer l'Egj'pte.

Mats il m'arrêta d'un geste :

— ! Qu'importe que tel ou tel règne? Qu'importe qu'il soit khédive, sultan ou roi? Qu'importe le nom du chef du gouvernement ? Les hommes passent. Le pays seul est éternel. Je ne me suis jamais soucié que de sa prospérité et de son bonheur. Tel je fus pendant les vingt-deux années de mon règne, tel je suis depuis mon exil, tel je resterai jusqu'à mon dernier jour...

'( Et maintenant, partez pour l'Egypte. Observez. Ecoutez. Posez des questions. Sondez les âmes. For-

mez-vous une opinion, et dites en toute objectivité de quel côté sont le droit et la justice. »

J'ai beaucoup admiré en Egypte la haute et royale distinction de la mère du Khédive. Son Altesse Khédiviale Amina Hanen Effendi est la seule princesse égyptienne fille d'un souverain, épouse d'un souverain, et mère d'un souverain.

C'est une grande reine par sa hauteur d'âme, par sa pitié pour le malheur, par son amour passionné des œuvres de charité et par son patriotisme.

Elle a fondé, seule, des asiles et des écoles florissantes au Caire pour les filles et les garçons.

Les Egyptiens l'appellent « La Mère de la Charité »

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