LA DELEGATION OFFICIELLE
Malgré l'opposition d'une grande partie du peuple égyptien, la délégation officielle arriva à Londres sous la présidence du Premier Ministre Adly Yeghen Pacha le 11 juillet 1921 et les négociations commencèrent.
L'exil que les anglais ont imposé à mon fils de choix, Aly Bey Kamel, Président du Comité national, qui a célébré le premier jour du nouvel an de l'Hégire est d'une brutalité stupéfiante.
J'ai publié à ce propos l'article suivant : (1)
La libération de l'Egypte
Un fait nouveau m'oblige à redemander au Figaro un P.S. à mon article sur la mission égyptienne à Londres.
Aly bey Kamel. frère de Moustafa Kamel» président du Parti national égyptien, vient d'arriver à Paris, expulsé par le gouvernement d'occupation anglais en Egypte.
Aly bey Kamel trouve à Paris de nombreux amis de Moustafa Kamel. qui tous sont restés fidèles à son souvenir et à sa cause.
Pendant la guerre prussienne. Aly bey Kamel fut interné à Tourah et nous devions admettre que nos alliés s'assurent de l'inaction du chef du Parti national égyptien, pouvant faire appel en un moment favorable aux forces de l'insurrection, forces nationales ennemies de l'occupation étrangère.
Mais à cette heure, au moment où des pourparlers diplomatiques sont engagés pour délivi-er l'Egypte de l'occupation comment admettre l'exil du chef du parti national égyptien et le frère de celui qui a créé toutes les forces de résistance à l'occupation étrangère ?
N'est-ce pas à l'avance prouver que des restrictions inquiétantes seront faites à un accord anglo-égyptien?
Le motif, inadmissible, de l'expulsion d'Aly bey Kamel. président du Comité national égyptien et président du comité de la célébration du nouvel an de l'Hégire, serait un télégramme envoyé par luj à Sa Majesté Impériale le Calife de l'Islam, par l'intermédiaire de Son Altesse le Khédive Abbas II, le plus grand Egyptien habitant Constantinople et tout naturellment choisi comme tel par Aly \'ey Kamel.
Ce motif est puéril. Je crois plutôt qu'Aly bey Kamel est coupable aux yeux du gouvernement de M. Lloyd George d'avoir envoyé, au nom de son parti, dont les revendications nationales sont les mêmes que celles des Irlandais, un télégramme de vœux pour leur délivrance du joug anglais.
(1) Figaro du 25 octobre 1921.
La mission égyptienne, qui pose à cette heure le principe de la délivrance de l'occupation anglaise, plaide, à Londres, avec plus de souplesse diplomatique la même cause que celle de M. de Valera.
Condamner des sympathies communes, c'est marquer le peu d'égard qu'on tient à leur disposition, c'est autoriser l'inquiétude des renseignements qui me viennent de Londres, et me font craindre que le gouvernement anglais ne consente à quitter le pouvoir d'occupation en Egypte qu'à la condi. tion d'y laisser, pour ses garanties futures, des troupes anglaises.
Quel patriote n'éprouve à la vue de l'uniforme, hier ennemi, l'impression que sa présence exclut l'idée de la délivrance totale de son emprise ?
Et si cette emprise a eu des cruautés, comment espérer que le peuple les oublie sous une étiquette nouvelle?...
La garde du canal de Suez, devenu international, ne serait pas un argument valable.
Les étudiants égyptiens, toujours nombreux à Paris, qui apportent et reportent en Egypte tant de sympathies françaises, accueillent Aly bey comme ils accueillaient Moustafa le « libérateur ». '
Je l'entendais hier dire à l'un d'eux : <. Prions pour que le rout-Puissant réalise nos vœux justes et humains, pour la prompte délivrance de la vallée du Nil et pour la prospérité éternelle de notre chère terre des Pharaons ».
Terre qui nous attire, nous Français, et qui a semé en nous quelques germes de sa lointaine civilisation.
Une très vieille amie de l'Egypte.
Juliette Adam.
Lord Curzon, Ministre au Foreign Office, présenta à la délégation officielle, le 10 novembre 1921,
un projet d'entente (1) entre les deux pays, projet ridicule qui ferait de l'Egypte une colonie anglaise!
Adly Pacha répondit, au nom de la délégation, le 15 novembre, en refusant avec dignité l'acceptation d'un tel projet.
La rupture des négociations a étonné à la fois les amis de l'Egypte et ceux de l'Angleterre.
Enfin, le 3 décembre 1921, le représentant de l'Angleterre en Egypte présenta le projet de son gouvernement avec la réponse de la délégation au Sultan, en même temps qu'une note explicative.
Dès la publication de ces trois documents (1), l'Egypte s'irrita de voir une fois de plus l'Angleterre parler un langage dénué de toute sincérité. Des manifestations hostiles eurent lieu !
Le peuple égyptien s'indignait du résultat par lequel l'Angleterre, après ses manœuvres diplomatiques, déclarait clairement qu'elle entendait occuper éternellement l'Egypte. Les grands patriotes, les chefs de parti, les membres des conseils provinciaux et législatifs se sont réunis pour s'entendre sur un programme définitif contre l'occupation, sur l'invitation de Zaghloul Pacha!
Lord Allenby, qui s'est donné en Egypte la mission de la reconquérir par la violence, commença de réaliser son plan. Il donna l'ordre à Zaghloul Pacha et à quelques-uns de ses collaborateurs de quitter immédiatement le Caire pour leurs villages et de s'interdire tout acte politique!
(1) On trouvera ces documents à l'annexe.
A ces ordres, empruntés au moyen-âge, les condamnés n'ont pas obéi.
Le 23 décembre, Zaghloul et cinq de ses amis furent arrêtés et envoyés à Suez et de là déportés à Aden, puis aux îles Séchelles (Pacifique Indien !)
La Nation tout entière s'est révoltée-
Je publiai alors une lettre émouvante, d'un groupe français résidant en Egypte, dont voici le texte et que j'ai publiée dans le Figaro du 19 janvier 1922 :
La libération de l'Egypte
Je reçois du Caire cette lettre de vieux amis, qui habiteat l'Egypte depuis plus de trente ans.
« L'Egypte tout entière est, à cette heure, en effervescence.
Les magasins, les boutiques, les banques, les tribunaux, et presque toutes les administrations sont fermées. Jusqu'aux plus petites industries font grève.
L'élite égyptienne s'étonne et s'afflige de voir tant de violences anglaises.
Elle se demande pourquoi les grandes puissances — et surtout la France — qui a des intérêts colossaux en Egypte, n'interviennent pas pour empêcher les massacres officiels qui provoquent tant de tueries humaines.
Nous, les Français d'Egypte, nous nous interrogeons sur les possibilités de vivre à l'avenir dans cet admirable p&ys, que nous aimons, que nous admirons sans réserve et dans lequel nous nous enrichissons.
Et nous concluons tous qu'il faut à l'Egypte sa liberté.
Les âmes égyptiennes en sont dignes ; elles ont une soif ardente de sécurité publique qui ne pourra être stable que par la liberté.
Les Egyptiens — et nous Français nous trouvons cela légitime — ont déjà pratiqué le boycottage contre toutes les importations anglaises.
Et, ce qu'il y a à craindre, ce qui commence à sourdre dans l'âme des jeunes Egyptiens qu'on emprisonne et qu'on
tue, c'est le projet déjà trop mûri de faire sauter ie canal de Suez ! Et cela en même temps que l'Egypte entjère refusera de paj'er les contributions.
Dites cela, Madame, à ceux qui ont pesé le poids de votre patriotisme et qui veulent notre France, passionnée de justice et ayant conscience, après son immortelle victoire, des influences qu'elle a conquises par tant de sang versé ! »
J'approuve un à un tous les arguments de mes amis français d'Egypte, et je me demande pourquoi la nation anglaise (sinon ses gouvernants à certaines heures 1) si fière xle sa justice, accepte que ses délégués ofiFiciels commettent à cette heures, en Egypte, ces crimes oppresseurs de lèse nationalité.
Chose promise, chose due ! Depuis quarante ans, les Anglais ont juré à la face du monde entier qu'ils doivent la liberté aux Egyptiens.
Donc, que l'Angleterre la leur donne, puisqu'elle la leur doit !
Remplir un engagement, réaliser une promesse, faire acte de loyauté, c'est un devoir national pour un pays et c'est, plus souvent encore, une sauvegarde de ses intérêts.
Or, l'intérêt de l'Angleterre est en même temps l'intérêt européen ; c'est, à l'un des plus hauts degrés, celui de la France, car nos intérêts en Egypte dépassent celui des autres puissances.
L'élite des Egyptiens est aussi éclairée que la nôtre, elle est sortie de nos Ecoles.
L'Egypte n'est comparable à aucun autre pays oriental. Elle fait partie de l'Europe en même temps qu'elle est le carrefour du monde civilisé.
J'ai adopté pour l'Egypte deux fils de choix, chefs du parti national : l'un, mort, Moustafa Kamel, devenu le héros sacré de l'indépendance ; l'autre, vivant» Aly Kamel, chef du parti national, exilé par l'Anglet-erre.
Aly Kamel est venu à Paris avec l'espérance suprême que la France, qui, hélas 1 à cette heure, se livre au mauvais esprit de l'Angleterre, incarné dans M. Lloyd Geroge, obtiendra pour elle-même en même temps que pour l'Egypte un réveil de l'esprit de justice de l'Angleterre alliée.
Juliette ADAM.