LES EXPULSES
Les anglais n'ayant pas trouvé suffisante l'expulsion d'Aly Bey Kamel et du prince Aziz Hassan pour vaincre le patriotisme en Egypte, ont expulsé depuis, d'autres dirigeants égyptiens. Ils ont expulsé Saad Zaghloul Pacha et cinq de ses partisans, parmi lesquels deux grands coptes (Ce sont: Fathalla Pacha Barakate, Senot Bey Hanna, Atef Bey Barakate, Moustafa Bey El Nahas et Makram Bey Obeid).
Saad Zaghloul Pacha, quoiqu'il ait été en grande intimité avec les anglais, avant et pendant la guerre, fut expulsé à son tour. Sa valeur reconnue par Lord Cromer fut niée par ses succcesseurs!
Saad Zaghloul est l'un des plus éminents avocats et des plus célèbres magistrats à la Cour d'Appel du Caire. Il a été Ministre de l'instruction publique et de la justice. Il semble peu logique qu'il soit devenu dangereusement révolutionnaire ! C'est un jurisconsulte remarquable. Par éducation et par nature il respecte la loi et ne peut agir qu'à l'aide d'une argumentation légale !
Il faisait partie de la délégation égyptienne, comme Président, et il est entré en négociations avec Lord Milner et son comité.
Pendant six mois, en 1920, il a négocié les bases d'une entente et il a été reçu à Londres par tous les grands diplomates anglais.
Comment qualifier l'expulsion de cet homme par le gouvernement anglais après de tels rapports!
L'expulsion de Zaghloul Pacha et de ses amis^ après celle du prince Aziz Hassan et d'Aly Bey Kamel, est incompréhensible ! Une lutte pacifique pour l'indépendance usurpée, jugée et condamnée comme une révolte armée et aussi inexplicable qu'impardonnable !
Le gouvernement anglais en Egypte semble s'appliquer à défier toutes les conceptions de justice!
Le peuple égyptien est un peuple fier de ses traditions et en même temps civilisé comme tous les autres peuples. Il considère comme la plus révoltante des injures l'expulsion de ses dirigeants qui ne s'appuient que sur des arguments légitimes.
Aussi longtemps que de telles fautes seront commises par la politique anglaise, tant que cette politique de basse duperie ne sera pas abandonnée par l'Angleterre, l'Egypte sera dans l'agitation et dans la révolte.
Pour connaître l'âme de Saad Zaghloul Pacha et savoir à quel point les diplomates anglais d'aujourd'hui sont injustes et criminels vis-à-vis d'un homme de 72 ans, atteint d'une maladie grave, je publie la lettre qu'il avait adressée à Lord Milner après l'échec de leurs négociations communes, dont voici les termes :
Paris, 15 novembre 1920.
Mon cher Lord,
J'ai l'honneur de vous accuser réception du texte de la note dont vous avez donné lecture à la séance du 9 novembre courant.
Cette note établit que la discussion reste ouverte entre votre Commission et la Délégation et qu'il n'est pas opportun d'examiner actuellement les réserves apportées par la Nation
Egyptienne au projet du 18 août dernier, cet examen pouvant prendre place lors des négociations officielles. Elle insiste tout particulièremeMt sur l'intérêt capital qu'il y aurait à mettre, de part et d'autre, l'opinion publique au courant de la situation, de manière à créer entre les deux pays un véritable esprit d'entente, sans lequel aucun accord n'est possible.
La Délégation Egyptienne est tellement pénétrée de cette vérité, qu'elle a toujours manifesté son vif désir de voir s'engager la discussion sur les réserves dans la pbase actuelle des négociations. Cette discussion aurait-elle lieu qu'elle dissiperait tout malentendu, effacerait toute trace de suspiscion et réaliserait d'emblée le but proposé : à savoir une entente confiante entre les deux nations.
La discussion préalable des réserves s'impose également du fait que celles-ci se rattachent aux clauses du projet devant servir de base aux négociations officielles. Remettre cette discussion à l'ouverture des pourparlers entre les deux gouvernements, c'est contraindre le négociateur égyptien à traiter sur des bases diamétralement opposées aux aspirations du pays qui veut son indépendance et l'abolition du Protectorat. A cela la Délégation, aussi bien que tout Egyptien jouissant tant soit peu de la confiance de ses compatriotes, ne saurait souscrire. C'est, du reste, pour cette raison que nous n'avons pu accepter le projet du 18 Août, et c'est pour la même raison que le pays en a demandé instamment des modifications par les réserves que j'ai eu l'honneur de remettre à Votre Seigneurerie.
D'autre part, les lois d'exception qui sévissent en Egypte depuis plusieurs années, les tribunaux militaires qui y appliquent une justice inhumaine, semant l'épouvante et remplissant de terreur les innocents, bien d'autres mesures et d'autres actes également incompatibles avec l'esprit d'entente et le désir de Votre Seigneurerie de voir remettre le gouvernement du pays à ses fils, rendent vaine toute tentative d'appel à l'apaisement. L'homme qui se lèverait dans une telle atmosphère pour prêcher la conciliation, jouirait-il de la confiance sans limites, du respect et de l'affection de tousi passerait pour dupe ou dupeur. Il tomberait fatalement sous les huées, car il irait à rencontre de la vérité, du sentiment de chacun et du bon sens même.
Dans ces conditions, la Délégation Egyptienne se voit à son grand regret dans l'impossibilité de s'engager dans la voie OU Votre Seigneurerie la convie. Elle eût été heureuse de s'employer utilement à créer dans le pays un courant d'entente, si elle avait été munie d'encouragement à cet effet.
Quoi qu'il en soit, le fait que la porte de la discussion demeure ouverte entre votre Commission et la Délégation, nous autorise à compter sur la sagesse éprouvée de Votre Seigneurie et de ses Collaborateurs pour aplanir les difficultés présentes et nous permettre de propager dans la Nation Egyptienne un esprit de réelle confiance et le désir sincère d'une entente parfaite avec la Grande-Bretagne.
Veuillez agréer, Mon Cher Lord, l'assurance de ma haute considération.
SAAD ZAGHLOUL.
Jusqu'à cette heure le peuple égyptien proteste contre l'injustice et la cruauté de l'expulsion de ses fils, et peut-être ce qui révolte le plus, c'est la prétention des occupants de faire admettre que dans une telle situation, l'Egypte est indépendante- Ce qui prouve que toutes les classes du peuple sont d'accord avec les membres de la famille régnante, c'est l'ordre du jour de la réunion du 24 avril 1922, qui devait être présidée par le prince Youssof Kamal et qui fut interdite par les autorités militaires britanniques en Egj'pte, ordre dont voici les termes:
« L'assemblée :
1" Renouvelle le serment de fidélité et d'amour pour la Patrie et le Trône;
2° Envoie son salut de respectueuse admiration à Saad, aux bannis et aux détenus politiques, ainsi
qu'à tous ceux qui se sont dévoués pour la cause nationale ;
3° Réitère ses sentiments d'amitié et de séculaire hospitalité aux colonie sétrangères du pays;
4" Prend acte de la Déclaration Britannique à l'Egypte du 28 février 1922, qu'elle considère comme la reconnaissance en droit, mais nominale, de l'indépendance de l'Egypte, retenue encore par des lieiis effectifs de protectorat;
5° Proteste contre le maintien de la loi martiale et contre toutes les mesures restrictives de la liberté prises sous ce régime, telles que bannissement, détention, séquestration de biens, suspension de certains journaux, bâillonnement de certains autres, interdiction des réunions publiques, etc.;
6° Proclame le droit du peuple de faire élaborer sa Constitution par le moyen de ses représentants réunis en Assemblée Constituante, élue à cet effet. Les élections libres et loj'ales doivent être faites sous un ministère jouissant de la confiance nationale, afin que l'Assemblée représente réellement le pays;
7° Prie respectueusement le Président de la réunion de remettre à S. M. le Roi l'ordre du jour qui précède. »