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L'INAUGURATION DU CANAL

L'œuvre du canal fut achevée vers la fin de 1868. M. de Freycinet, dans son livre sur « la question d'Egypte », a écrit :

Le 14 mars 1869, les eaux de la Méditerranée furent introduites dans les bassins des lacs Amers, en présence du Prince de Galles et du Vice-Roi d'Egypte ; puis celles de la mer Rouge furent amenées à leur tour. La jonction des deux

iners s'opéra le 15 août, tout ce temps ayant été nécessaire pour le remplissage des bassins.

L'ouverture de la navigation fut fixée au 17 novembre suivant.

L'inauguration eut lieu avec une solennité et un éclat qu'on ne retrouverait, peut-être au même degré, dans aucune cérémonie. Aucune n'a été saluée par des acclamations plus unanimes. Le canal apparaissait comme un symbole de paix, comme trait d'union entre les parties de l'univers, comme un puissant instrument de civilisation et de progrès. AL de Lesseps et le Vice-Roi, pour des motifs différents, avaient tenu à convier des -représentants du monde entier. Le premier, naturellement, avait à cœur d'affirmer le succès d'une entreprise qui avait été si longtemps contestée et de provoquer par cette immense publicité, le grand mouvement commercial dont elle devait être le théâtre. Le second voulait donner à ses illustres visiteurs une haute idée de sa puissance, prendre place parmi les souverains et augmenter ses litres au respect de la Porte. Il voulait aussi, faut-il le dire ? par l'appareil de son faste, accroître le crédit dont il jouissait encore sur diverses place de l'Europe et qui allait être mis bientôt à de rudes épreuves. Moitié par orgueil, moitié par calcul, Ismaïl se livra, pour recevoir ses invités, à des préparatifs qui confondent l'imagination. Non seulement des fêtes et des festins étaient organisés pour des milliers d'invités, pendant plusieurs semaines, mais des trains spéciaux de chemins de fer et une flotille de bateaux à vapeur transportaient gratuitement les voyageurs vers le Haut-Nil et les hébergaient magnifiquement. On évalue la dépense de cette réception colossale à plusieurs centaines de millions.

L'inauguration fut présidée par l'Impératrice Eugénie, auprès de laquelle était l'Empereur d'Autriche François- Joseph.

Faisaient partie du cortège : le Prince royal de Prusse, le Prince et la Princesse des Pays-Bas- le Prince de Hanovre et un grand nombre de personnages connus parmi lesquels se faisait remarquer l'Emir Abd-El-Kader, auquel le Gouvernement français avait gracieusement offert la frégate

Forbin. Les soixante-huit navires de toutes les nations assemblés à Port-Saïd s'engagèrent dans le Canal, le 17 au matin» ayant à leur tête l'Aigle qui portait l'Impératrice Eugénie. Après plusieurs arrêts marqués par des fêtes grandioses, la flotte internationale déboucha dans la mer Rouge, le 20 novembre.

Tous les souverains et les délégués des divers Etats, présents à Suez, télégraphièrent immédiatement en Europe pour faire connaître la grande nouvelle. Les Gouvernements la mentionnèrent dans leurs harangues officielles.

L'Empereur d'Autriche, dans un discours à la Chambre de Vienne, parla ainsi : Une œuvre Egyptienne qui honore le génie français et la persévérance de son fondateur M. Ferdinand de Lesseps, et à l'inauguration de laquelle j'ai pris part» promet par son achèvement, à notre commerce et à notre industrie progressive et créati'ice que je recommande à votre sollicitude d'encourager.

Napoléon III, à l'ouverture de la Chambre, le 29 novembre, s'exprimait ainsi : « Pendant que l'Amérique unit l'Océan Pacifique à l'Atlantique par un chemin de fer de mille lieues d'étendue, partout les intelligences et les capitaux s'entendent pour relier entre elles, par des communications électriques, les contrées du globe les plus éloignées. La France et l'Italie vont se donner la main à travers le tunnel des Alpes ; les eaux de la Méditerranée et de la mer

Rouge se confondent déjà par le Canal de Suez ». Les

cortès espagnoles déclaraient, par un vote unanime que <- Fernidand de Lesseps, aussi bien que l'Egypte, avait bien mérité de l'humanité ».

Lord Clarendon, ministre des affaires étrangères du gouvernement anglais, écrit, le 27 novembre à M. de Lesseps :

< La nouvelle qui est arrivée en Angleterre, dans ces

derniers jours, du succès de l'ouverture du Canal de Suez, a été reçue avec une grande et universelle satisfaction. En ayant l'honneur de vous féliciter, vous, ainsi que la nation et le Gouvernement Français qui ont pris un aussi profond et constant intérêt à vos travaux, je sais que je représente exactement les sentiments de mes compatriotes. C'est pour moi un véritable plaisir d'être l'organe qui vous transmet

les félicitations du Gouvernement de Sa Majesté sur l'établissement d'une nouvelle voie de communication entre l'Orient et l'Occident et sur les avantages politiques et commerciaux qu'on peut avec confiance, attendre des résultats de ces eCforts <>.

M. de Lesseps fut acclamé l'année suivante à Londres et à Liverpool. Le Prince de Galles lui remit la médaille d'or du Prince Albert et prononça ces paroles : <■ La Grande- Bretagne n'oubliera jamais que c'est à vous qu'est dû le succès de cette grande entreprise, qui est destinée à développer à un si haut point les intérêts commerciaux qui existent entre elle et ses possessions de l'Orient, et j'espère que, depuis que vous êtes parmi nous, la nation anglaise vous a prouvé combien elle apprécie les avantages que votre grande œuvre a déjà procurés et procurera à notre pays ». En même temps M. Gladstone, Premier ministre, lui annonçait que la Reine Victoria lui décernait la Grande-Croix de l'Etoile de l'Inde pour <• l'énergie, l'habilité, la persévérance avec lesquelles, pendant tant d'années et au milieu de si grandes difficultés, il avait poursuivi la création du Canal de Suez aujourd'hui heureusement achevé ».

Dix ans après Tinauguration du Canal de Suez, M. de Lesseps écrit, à propos du Canal de Panama, dans le premier numéro de la Nouvelle Revue fondée par moi et dont j'ai été durant de longues années la directrice, un article dont j'extrais ce passage :

Lorsque l'isthme de Suez fut percé, l'œuvre accomplie par les hommes du xix' siècle n'avait fait que réaliser le vœu des anciens Empereurs de l'Egypte : le Pharaon (Citty) qui régnait du temps d'Abraham avait déjà conçu de couper l'isthme africain en l'honneur de la visite du Patriarche et de sa femme Sarah, afin d'établir entre l'Egypte et l'Arabie une voie navigable.

Est-il donc bien vrai, qu'il n'y ait rien de nouveau sous le soleil, et que nos œu>Tes d'aujourd'hui ne sont pas vraiment nôtres ? Ceux qui avant nous ont parcouru le monde et y ont marqué leur trace, ont-ils tout découvert, et n'ont-

ils laissé à leurs descendants qu'à exécuter leurs propres desseins ?

Ce que nos pères ont entrevu dans leurs rêvesj les vastes projets qu'ils ont conçus, mais devant lesquels ils ont reculé, n'est-il pas glorieux de les réaliser et d'aftinuçr ainsi le progrès accompli par notre race» par notre siècle, pour qui les obstacles semblent avoir disparu.

L'année 1869 a vu réaliser ce qu'avaient souhaité les Pharaons de soixante siècles avant l'ère présente ... »

Le Khédive Ismaïl, qui eut le pouvoir d'achever cette œuvre incomparable, se vit décerner, par le monde civilisé tout entier, des éloges innombrables.

Ismaïl répétait souvent : « Je veux que le canal soit à l'Egypte et non pas l'Egypte au canal ».

Mais hélas! les 176.602 actions de la Compagnie du Canal de Suez que le gouvernement égyptien possédait et qui avaient un intérêt colossal pour l'Egypte, furent vendues par Ismaïl lui-même, en 1875, au Gouvernement anglais pour 100 millions. Actions qui valent aujourd'hui plus d'un milliard !

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