LA FORCE DU MOUVEMENT NATIONAL
« Devant l'unanime volonté patriotique égyptienne, le gouvernement britannique se trouva contraint d'appeler près de lui son représentant en Egypte, Lord Allenby. Ce dernier, après avoir passé quelques jours à Londres, rentra au Caire apportant les déclaratons de son gouvernement, qu'il présenta au Sultan, tandis que le Premier Ministre de la Grande-Bretagne en donnait communication à la Chambre des Communes et aux dominions indépendants !
« Voici la lettre de Lord Allenby, ainsi que les
dernières déclarations officielles du gouvernement britannique :
Le Caire» îe 28 février 1922 La Résidence,
1" J'ai l'honneur d'exposer à Votre Hautesse que certains passages de la note explicative que je lui ai adressée à la date du 3 décembre 1921 ont donné lieu, à mo» vif regret, à des interprétations contraires à la pensée et à la politique du Gouvernement de Sa Majesté.
'2° A en juger par les nombreux commentaires qui ont été publiés relativement à cette note, il semble que beaucoup d'Egyptiens soient sous l'impression que la Grande-Bretagne est sur le point de renoncer aux dispositions libérales et bienveillantes qu'elle nourrit à l'égard des aspirations égyptiennes et qu'elle compte user de sa situation spéciale en Egypte pour maintenir un régime politique et administratif inconciliable avec les libertés promises.
3° Rien n'est plus inexact qu'une telle interprétation de la pensée du Gouvernement de Sa Majesté. La note explicative a insisté, au contraire, sur le principe dominant que les garanties réclamées par la Grande-Bretagne n'ont pas pour but de continuer un protectorat effectif ou virtuel. La Grande- Bretagne, y est-il dit, désire sincèrement voir une » Egypte » jouissant des prérogatives nationales et de la situation internationale d'un Etat souverain.
4° Si au point de vue de ces garanties, il a paru aux Egyptiens qu'elles sont de nature à dépasser le caractère conciliable avec la situation d'un pays libre» ils ont par contre perdu de vue que la Grande-Bretagne y a été poussée par le souci de sa propre sécurité en face d'une situation qui réclame de sa part une grande prudence, au point de vue surtout de la disposition de ses forces militaires. Néanmoins, les conditions où se trouve actuellement le monde et l'effervescence qui règne en Egypte depuis l'armistice ne sont pas des facteurs permanents, et il est à espérer que d'un côté les conditions mondiales liniront par s'améliorer tandis que
d'autre part, et ainsi que le rappelle la note, « le temps viendra où l'attitude de l'Egypte donnera confiance dans des mesures de garanties égyptiennes ».
ô" Quant à vouloir intervenir dans la gestion intérieure de l'Egypte, le Gouvernement de sa Majesté a assez dit — et il le répète — que son désir le plus fervent est de remettre aux mains des Egyptiens le soin de leurs propres affaires. Le projet d'acord proposé par la Grande-Bretagne ne s'écartait pas de cette pensée et s'il y était question de la présence de deux fonctionnaires britanniques aux finances et à la Justice, il n'entrait pas dans les vues du Gouvernement de Sa Majesté de se servir de ces deux fonctiannaires pour intervenir dans les affaires de l'Egypte, mais simplement pour maintenir un contact que réclame la protection des intérêts étrangers.
S'yelle est uniquement la portée des garanties britanniques. Elles ont été formulées sans le moindre désir de faire obstacle à ce que l'Egypte jouisse des droits complets d'un gouvernement national.
7" Animée de telles intentions, on doit comprendre qu'il répugne à la Grande-Bretagne, aussi bien de voir les Egyptiens reculer par leur propre fait l'échéance de leur accession à un idéal désiré de part et d'autre, que d'avoir à intervenir elle-même pour ramener l'ordre quand il arrive à être menacé de telle façon à provoquer les craintes des étrangers et à mettre en cause les intérêts des Puissances. 11 serait déplorable à cet égard que les Egyptiens voient dans les mesures exceptionnelles qui viennent d'être prises une atteinte quelconque à leur idéal, ou l'indication d'un changement de la règle politique qui vient d'être esquissée. Le Gouvernement de Sa Majesté a voulu tout simplement mettre fin à une agitation nuisible qui, en s'adressant à la passion de la populace. peut avoir des conséqences telles qu'elle mette en péril tout le résultat de l'effort égyptien. C'est donc surtout dans l'intérêt de la cause égyptienne — qui gagne à être examinée dans une atmosphère de calme et de sincère discussion — que ces mesures ont été prises. »
'• 8. Maintenant que la tranquillité paraît renaître grâce à l'esprit de sagesse, qui est le fond du caractère égyptien
et qui finit par l'emporter dans les heures décisives, je suis heureux de pouvoir annoncer à Votre Hautesse que le gouvernement de Sa Majesté se propose de recommander au Parlement la déclaration ci-annexée. Cette déclaration, j'en suis persuadé, établira un régime de confiance mutuelle et posera les hases d'une solution satisfaisante et définitive de la question égyptienne.
« 9. D'ores et déjà, rien ne s'opposera au rétablissement de la fonction de Ministre des Affaires Etrangères, préparant ainsi la voie à la création d'une représentation diplomatique et consulaire égyptienne.
« 10. L'institution d'un Parlement jouissant du droit de contrôle sur la politique et sur l'administration d'un gouvernement constitutionnellement responsable est une matière dont la détermination revient à Votre Hautesse et au peuple égyptien. Dans le cas où la mise en vigueur de l'Acte d'Indemnité applicable à tous les habitants de l'Egypte, mentionné dans la déclaration ci-annexée, serait retai'dée par des circonstances quelconques, je désire Informer Votre Hautesse que je serai prêt, en attendant l'abi-ogation de la Proclamation du 2 novembre 1914, à suspendre l'application de la loi martiale en ce qui concerne toutes les matières touchant le libre exercice des doits politiques des égyptiens.
<' 11. La parole est maintenant à l'Egypte, et il est à espérer que, sachant apprécier l'étendue des bonnes rispositions britanniques, elle puisera dans la réflexion, et non dans la passion, l'inspiration de son attitude.
« J'ai l'honneur d'être, etc..
« Signé : ALLENBY F. M. »
DECLARATION A L'EGYTE
« Considérant que le Gouvernement de Sa Majesté, conformément à ses intentions déclarées, désire immédiatement reconnaître l'Egypte comme Etat souverain et indépendant; et
n Considérant que Jes relations entre le Gouvernement de Sa Majesté et l'Egypte constituent un intérêt essentiel pour l'einpir/î britannique;
« Sont déclarés par les présentes les principes suivants:
« 1. Le protectorat britannique de l'Egypte est terminé et l'Egypte est déclarée être un Etat souverain et indépendant.
« 2, Aussitôt que le Gouvernement de Sa Hautesse aura promulgué un Acte d'Indemnité applicable à tous les habitants de l'Egypte, la loi martiale proclamée, le 2 novembre 1914, sera abrogée.
« 3. En attendant le moment où il sera possible, par la libre discussion et des accommodements amicaux des deux côtés, de conclure entre le Gouvernement de Sa Majesté et le Gouvernement égyptien, des accords en ce qui regarde les matières suivantes, ces matières sont absolument réservées à la discrétion du Gouvernement de Sa Majesté:
(a) La sécurité des communications de l'empire britannique en Egypte;
(b) La défense de l'Egypte contre toute agression étrangère ou contre toute ingérance étrangère, directe au indirecte ;
(c) La protection des intérêts étrangers en Egypte et la protection des minorités;
(d) Le Soudan.
<i En attendant la conclusion de tels accords, le statu quo en toutes ces matières restera intact. »
Peu après cette déclaration, le Sultan d'Egypte fut nommé Roi, et voici la traduction du rescrit :
« A Notre peuple bien-aimé
<■ La Bonté Divine Nous ayant réservé le bonheur de voir s'accomplir, sous Notre règne, l'indépendance du pays. Nous
en rendons grâce au Tout-Puissant et proclamons hautement que, dès aujourd'hui, l'Egypte constitue un Etat souverain et indépendant. Nous prenons désormais les titres de « Majesté » et de « Roi d'Egypte », qui sont à la fois une affirmation de la personnalité internationale de Notre pays, en tant qu'Etat indépendant, et une satisfaction à sa dignité nationale.
« En cette heure solennelle. Nous prenons Dieu et Notre peuple à témoin de Notre désir inébranlable de continuer à consacrer à la prospérité de Notre peuple bien-aimé toutes nos forces et tout Notre dévouement.
« Puisse ce jour être l'heureux prélude d'une ère prospère qui fera revivre pour l'Egypte le souvenir de sa gloire passée.
« Fait au Palais d'Abdine, le 16 Ragab 1340 (15 mars 1922).
FOUAD. »
La presse mondiale publia la note suivante:
« Londres. 27 mars 1922. — Dans sa circulaire aux Gouvernements étrangers relative à la cessation du protectorat sur l'Egypte et la reconnaissance de son indépendance, le Gouvernement britannique spécifie qu'à l'avenir il n'accordera plus sa protection aux nationaux égyptiens séjournant dans d'autres pays, mais que, pour autant, la cessation du protectorat britannique sur l'Egypte n'implique aucun changement dans le statu quo, en ce qui est de la situation de l'Egjrpte, et vis-à-vis des autres puissances; en conséquence, la Grande- Bretagne considérera comme acte hostile toute tentative étrangère d'intervention dans les affaires égyptiennes, et comme devant repousser par tous les moyens en son pouvoir tout essai d'expansion territoriale en Egypte ! ! ! »
Le Figaro du 25 avril, publia un article de fond intitulé : Un entretien avec S. M. Fuad /", Roi d'Egypte, dont voici les termes :
« Le Caire, 11 avril 1922.
« J'ai eu l'honneur d'être longuement reçu, ce matin, par S. M. Fouad I", qui a relevé, il y a quelques semaines, ce beau titre de Roi d'Egypte, abandonné voilà quelque vingt siècles, depuis les derniers Ptolémées (1).
« J'avais eu l'occasion de le rencontrer à diverses reprises autrefois à Paris.
« Un homme vigoureux et robuste, dans la force de l'âge (il a cinquante-quatre ans, mais il est bien loin de les paraître), donnant avant tout l'impression d'une énergie tranquille, confiante et sûre d'elle-même. Une physionomie avenante et ouverte, une simplicité accueillante dans l'abord et dans les propos, le regard droit et franc, le don d'arriver tout de suite aux questions les plus délicates et de s'exprimer tout uniment sur elles, sans circonlocutions ni réticences.
« Arrière-petit-fils du grand Méhémet-Aly, fils d'Ismaïl pacha, il ne semblait pas destiné à régner. Quan abdiqua son père, il le suivit d'abord dans ses
(1) C'est inexact ! Car l'Egypte était indépendante et à la tête de tous les pays musulmans voisins, depuis le règne du Khalife Fatémite << El Môez », qui fixa sa résidence au Caire^ en l'année 973 après J.-C.
Sous les dynasties des Mamlouks, de 1171 jusqu'à 1517, date où le Sultan de la Turquie, Selim 1*% conquit l'Egypte, tous les Souverains égyptiens portaient le titre de Roi !
Aly Bey El Rébir, qui fut Vice-Roi d'Egypte, sous le règne du Sultan Ottoman, a déclaré l'indépendance de l'Egypte, en se séparant de la Turquie, en 1769 et se proclama Roi !
Donc le titre de Roi d'Egypte existait depuis les Ptolémées.
voyages et dans ses résidences en Europe. Il commença ses études à Genève et il les continua en Italie, k l'Institut International de Turin, puis à l'Académie militaire, où il passa son examen d'officier.
(' Passionné pour les choses intellectuelles, il consacre en Egypte son activité et sa fortune à la fondation, au développement de diverses sociétés scientifiques et d'institutions sociales.
« Il fonde notamment la première Université ég^'ptienne, la Société d'économie politique, l'Institut d'hydrobiologie. Il prend la direction de la Société de géographie, à laquelle il donne une impulsion des plus vives.
X Les événements, m'a-t-il dit, m'ont appelé au pouvoir que je n'ai nullement ambitionné. Vous n'ignorez pas dans quelles circonstances je suis monté sur le trône. C'est en Octobre 1917, à un tournant particulièrement difficile de la guerre, alors que le sort des armes, on peut bien le dire, était des plus indécis. La défection des Russes venait de se produire ; en Orient, la Roumanie avait à moitié succombé. Pour moi personnellement, l'issue du conflit n'était nullement douteuse. Ayant longtemps séjourné en Europe, connaissant, par une observation directe que rien ne saurait remplacer, les ressources, l'esprit, la situation matérielle et morale de toutes les nations belligérantes, j'ai toujours été convaincu de la victoire finale des Alliés — je savais
qu'ils avaient pour eux non seulement le droit mais la force — mais tout le monde, surtout en Orient, où nous étions si éloignés du théâtre des hostilités, ne pensait pas et ne pouvait pas penser comme moi. C'est dans ces conditions que j'ai accepté la lourde responsabilité du pouvoir. »
« Ce que Sa Majesté ne me dit pas, mais ce que je sais, pour l'avoir souvent entendu dire autour de moi, c'est que, à la mort du Sultan Hussein, le trône paraissait si peu enviable que celui qui aurait pu éventuellement y prétendre, le prince Kemal el Dine, avait fait connaître publiquement qu'il y renonçait.
« L'acceptation très courageuse du prince Fouad éclaircissait et même sauvait, on peut l'affirmer, une situation des plus critiques, à la fois pour l'Egypte et pour les Alliés. L'Egypte, en efifet, pouvait garder de la sorte une personnalité politique distincte. Elle préservait le principe de souveraineté pour lequel le fondateur de la dynastie actuelle, Mehemet-Aly, a combattu, et qui depuis lors n'a pas cessé de s'affirmer, jusqu'aux événements de ces jours derniers qui en ont été le couronnement.
« L'Egypte, d'autre part, pouvait se prévaloir d'avoir été sans défaillance et avec continuité aux côté des Alliés, aux jours mêmes les plus critiques de la guerre. Ce fut son argument capital, lorsque vint l'heure de revendiquer son indépendance.
« Je suis heureux et fier, reprend Sa Majesté, d'être le premier souverain d'une Egypte indépendante, et l'immense majorité de mon peuple partage, soyez-en sûr, ce contentement.
« Vous entendrez, peut-être, de-ci de-là, des réserves, des critiques et même des protestations. N'en soyez pas impressionné outre mesure. Le premier effet des libertés publiques n'est-il pas de créer une opposition ?
« Nous venons de vivre, et nous vivons des heures émouvantes, uniques. Mon pays est appelé à montrer au monde s'il est, oui ou non, digne de la liberté qu'il recouvre et en état de diriger lui-même ses destinées. Je suis convaincu qu'il saura y répondre de manière à satisfaire les plus exigeants.
« Nous avons à accomplir une tâche particulièrement difficile. J'entends me garder de toutes précipitation, de toute improvisation, dont les conséquences risqueraient d'être irréparables.
« Le gouvernement vient de nommer, comme vous savez, une commission supérieure chargée d'élaborer un projet de constitution. Cette commission supérieure chargée d'élaborer un projet de constitution. Cette commission s'est déjà mise à la besogne.
« Moi qui ai si longtemps vécu en Europe, je me réjouis que l'heure soit venue de donner à mon peuple un régime constitutionnel analogue à celui des autres nations libérales. D'ailleurs ce régime n'est pas, comme on pourrait le croire, en contradiction avec le véritable esprit de la tradition islamique.
« Dans le geste que vient, à notre égard d'accomplir l'Angleterre, on ne dira jamais assez l'immense mérite du maréchal Allenby. Voilà plusieurs années que j'ai le plaisir d'être en contact quotidien avec lui. Jamais il ne s'est élevé entre nous le plus léger
différend. C'est l'honnête homme, dans toute la force du terme, la droiture et la loyauté en personne. Il a examiné la situation de l'Egypte, sans préjugé ni parti pris. Il s'est formé une opinion de lui-même. Quand elle a été bien enracinée chez lui, rien ne l'en a fait démordre. Il n'a pas craint d'affronter le risque ; il a jeté dans la balance, au moment opportun, le formidable poids de son influence, de son prestige personnel, et il a obtenu gain de cause.
« Son mérite, vous pouvez le croire, n'a pas été mince. Il y a eu des moments très difficiles où il fallait un grand courage, une force de caractère peu commune, pour ne pas dévier de la ligne qu'il s'était fixée.
« Il est très beau de voir un grand soldat que la guerre avait élevé jusqu'au sommet même de la hiérarchie militaire, couvert de gloire et d'honneur, faire preuve d'un pareil esprit politique. »
« C'est sur ces mots que l'entretien prit fin. Et je me dis qu'il est tout aussi beau de voir un souverain rendre un éclatant hommage à l'homme qui, ayant pu être son adversaire, n'a été que son ami.
Raymond Recouly. »