CONCLUSION
Le peuple égyptien n'a cessé d'agir par tous les moyens légaux pour reconquérir sa liberté et retrouver l'indépendance complète de l'Egypte avec son Soudan et ses dépendances, sans conditions, ni restrictions.
Y a-t-il dans les déclarations faites par l'Angleterre la réalisation de l'indépendance recherchée par l'Egypte?
Non, ces déclarations ne réalisent que l'indépendance au point de vue du droit. Mais en fait, l'indépendance de l'Egypte n'existe pas dans les dites déclarations.
Peut-on comprendre que l'indépendance d'un pays existe en même temps que son occupation par une armée étrangère? Peut-on comprendre que l'Egypte soit un état souverain en même temps que son Soudan est administré par des Anglais?
Peut-on dire que la protection des étrangers et des minorités en Egypte sauve son indépendance souveraine?
Peut-on conclure que la prétention de l'Angleterre d'avoir en Egypte des intérêts spéciaux n'entrave pas son indépendance?
Peut-on sauvegarder l'indépendance de l'Egypte en même temps que l'Angleterre s'y installe, à tous les points de vue, sous prétexte de protéger ses lignes de communication entre les parties de son empire ?
En comparant l'Egypte autonome avant son occupartion par l'Angleterre et l'Egypte actuelle dite « indépendante » on constate que la terre de l'Egypte autonome n'avait jamais été occupée par aucun soldat étranger, qu'elle n'était surveillée et espionnée par aucun bureau de télégraphie sans fil, ni dirigée dans ses affaires par aucun conseiller financier ou judiciaire étranger, ayant le pouvoir dominateur d'intervenir dans les affaires du gouvernement jusqu'à imposer son association dans l'administration du Soudan !
L'Egypte, alors qu'elle était autonome, ne subissait pas l'humiliante prétention d'une puissance étrangère de protéger chez elle les étrangers et les minorités et de la défendre contre toute agression ou ingérence étrangère.
Or, avec cette dite indépendance, l'Egypte subit toutes les formes de la tutelle la plus humiliante.
Jamais l'Angleterre n'a reconnu l'intégrale indépendance de l'Egypte.
Le peuple égyptien tout entier, ses partis, ses instituts, ont protesté contre les déclarations imprécises de l'Angleterre et conclu que la situation de l'Egypte n'a changé en rien et que l'Angleterre continue à violer l'indépendance du pays des Pharaons.
Le peuple égyptien, conscient de sa valeur intellectuelle et morale, ne peut subir indéfiniment une
soi-disant indépendance qui apparaît plutôt comme un défi au vrai sens politique.
Les conditions que l'Angleterre a stipulées ont une forme provocante, surtout tant que les violences continueront en Egypte sous le drapeau de l'état de siège britannique.
Les princes égyptiens, qui sont les premiers intéressés à l'indépendance de leur patrie, ont adressé au Roi d'Egypte une lettre émouvante dont voici les termes :
Lettre adressée par LL AA. les princes égyptiens à S.H. le Sultan Fuad I", le 12 mars, et dont la publication en Egypte a été refusée par le gouvernement:
Traduction:
« A Sa Hautesse Fuad 1"
« Sultan d'Egypte et du Soudan.
« Hautesse,
« Le plus cher de nos vœux, à nous, descendants de Mohamed Aly, a toujours été la réalisation de la grande œuvre d'indépendance que notre digne aïeul n'a cessé de poursuivre, durant son glorieux règne et à laquelle le peuple égyptien a si vaillamment contribué, ainsi qu'en témoigne l'histoire- Nous restons animés du plus profond sentiment de sacrifice à l'égard de notre chère patrie et de notre bien aimé peuple. Nous demeurons attachés à ce trône auquel notre fidélité et notre dévouement nous rendent dignes de l'honneur d'appartenir à la descendance de l'illustre et sincère serviteur de l'Egypte.
« Permettez-nous de présenter aujourd'hui à Votre Hautesse cette requête. Nous sommes certains d'être les interprètes fidèles des vœux de la nation,
« Hautesse,
« Depuis bien des années nos héroïques frères égyptiens se sont dévoués corps et âme sans épargner leur sang, pour reprendre leurs droits sacrés et recouvrer l'indépendance intégrale du pays.
« L'heure est venue où la justice a enfin repris ses droits. Nos justes revendications ne pouvaient être plus longtemps ignorées et c'est pourquoi on a dû reconaître à la nation quelques-uns de ses droits. Grâce au dévouement de ses enfants, l'Egypte a conquis sa liberté.
« Nous faisons des vœux pour que cette indépendance soit éternelle.
L'effort soutenu par la vaillante nation, à laquelle nous sommes si fiers d'appartenir, restera pour nous le plus digne sujet d'orgueil.
« Nous avons hérité de notre aïeul des devoirs qui nous obligent à être les premiers à nous unir devant les sacrifices que peut exiger la défense des droits de notre pays.
« Votre Hautesse, qui occupe le trône de Mohamed Aly, est plus que tous qualifiée pour apprécier la grandeur de ces devoirs. Nous adressons à Votre Hautesse cette requête, non pour attirer Votre attention sur ces choses — jamais nous ne prendrions cette liberté — mais pour unir nos voix aux revendications légitimes et unanimes de la nation égyptienne:
« a) La proclamation de l'indépendance de l'Egjte avec son Soudan et sa souveraineté intégrale tant intérieure qu'extérieure;
« b) La reconnaissance à une Assemblée nationale du droit de discuter et de répondre aux deux documents présentés au Gouvernement égyptien par le Haut Commissaire britannique au nom de son gouvernement;
<' c) Seule l'Assemblée Nationale aura le droit d'élaborer la Constitution;
« d) Qu'il soit procédé aux élections dans une complète liberté après l'abrogation de la loi martiale, déclaration de la liberté de la presse, amnistie des détenus politiques et retour des exilés.
« Le maintien de l'état de choses actuel et la présence des troupes britanniques en Egypte portent atteinte à l'indépendance du pays. Ils sont incompatibles avec les principes de la liberté individuelle.
« Tel est l'appel de notre conscience. Nous avons cru de notre devoir d'en faire part à Votre Hautesse.
« Nous restons toujours les fidèles serviteurs du trône illustré par notre aïeul.
« Nous assurons Votre Hautesse de nos respectueux dévouements. »
Kamel El Dîne Hussein, Fadel Osmane,
Mohamed Aly, Abbas Ibrahim Halim
YoussoF Kamal, Aly Fadel,
Omar Tousson, Omar Ibrahim.
Ismail Daoud.
Cette lettre, adressée par les membres de la famille régnante au moment où leur souverain prépare son acceptation d'une royauté illusoire, signifie que ce titre n'a pu les tromper et qu'ils ont cherché en vain la loyauté de l'acte de cession complète et le renoncement aux droits que s'était octroyé l'Angleterre-
En réalité, les titres de Khédive, de Sultan ou de Roi d'Egypte, sont égaux. Le vrai titre serait seul « la véritable indépendance de fait ».
Le roi d'Egypte Fouad 1", dont l'esprit est clairvoyant et qui ne peut se tromper sur les faux semblants de la situation que l'Angleterre lui impose, sait, comme tout le monde, que seuls les vrais amis fidèles de l'Egypte sont ceux qui défendent énergiquement ses droits et agissent pour conquérir son indépendance complète.
Le Khédive Ismaïl auquel il était donné plus d'apparence de souveraineté que la situation actuelle de l'Egypte n'en comporte, malgré les déclarations britanniques, s'est trompé quand il a cru à l'amitié de l'Angleterre et il n'a constaté sa duperie qu'après avoir été destitué par cette Angleterre même.
Confiant dans la loyauté hypocrite et trompeuse de l'Angleterre, Ismaïl lui accorda des postes supérieurs dans le gouvernement de l'Egypte et du Soudan, il lui donna le droit d'inspecter les bateaux égyptiens dans la Mer Rouge, pour veiller sur la liberté des esclaves, par la Convention de 1877-
Ces concessions qu'Ismaïl offrit à l'Angleterre ont été favorables aux intérêts spéciaux des envahisseurs, et ont fourni les motifs pour lesquels Ismaïl
fut destitué, l'Egypte occupée, par l'Angleterre même qui l'occupe encore.
La dipomatie anglaise ne respecte que ceux qui se défendent contre son audacieuse emprise.
L'étonnement fut énorme dans le monde entier lorsqu'on lut la note que l'Angleterre adressa aux Puissances, à propos de l'abolition de son protectorat illégal sur l'Egypte !
Pour protéger les étrangers au pays des Pharaons, l'Angleterre a supposé que toutes les autres puissances n'avaient aucun pouvoir de protectorat. Nous, français, nous sourions des prétentions anglaises. Nous aussi, nous savons être des protecteurs quand il s'agit de défendre, ou d'appliquer la justice.
Nous, français, nous n'accepterons jamais que l'Angleterre protège nos droits en Egypte...
La première voix qui s'est élevée dans la vallée du Nil a été la voix française, puis la voix italienne à la suite de la note ridicule et des déclarations fantastiques de l'Angleterre.