CHAPITRE VIII. — DÉCEMBRE 1796-MA
D'autre pari, le gouvernement avait, à plusieurs reprises, dans des messages aux deux Conseils, proposé des mesures expressément désapprouvées par les amis de Dumas. En6n, au lieu d'assurer, comme il s'y était engagé, la liberté des prochaines élections, le Directoire cherchait à faire élire ses propres créatures, et, comme il n'était ni possible ni prudent de composer la nouvelle majorité toute de Jacobins, il tentait «le s'unir aux acquéreurs de biens nationaux. Cette combinaison ingénieuse des directeurs exaspérait particulièrement Dumas, qui accusait encore le pouvoir exécutif d'avoir vendu d'un seul coup une telle quantité de biens nationaux, que leur valeur avait été réduite à rien, et que cette ressource nationale avait été par le l'ait annihilée.
Dumas chargea trois membres du comité, Cadroy, de Maillard et Duplantier, d'aller surveiller et déjouer dans les départements du Midi les intrigues du Directoire. La tâche n'était pas sans difficulté, car le mal auquel il voulait porter remède lui-même en était cau.>e : dans sa correspondance, dans ses journaux, il avait constamment encouragé ses partisans à soutenir le gouvernement pour éviter de plus grands malheurs. Maintenant il lui fallait changer totalement de langage. Mais le Directoire était sur ses gardes : l'absence des trois amis de Dumas aux séances des Conseils fut remarquée, et, peu après leur départ de Paris, la nature et le but de leur mission furent exposés avec de grands détails et une remarquable exactitude dans les feuilles jacobines.
Duplantier avait une mission spéciale et secrète, pour laquelle il était particulièrement désigné par son royalisme de vieille date et par la coutume qu'il avait d'habiter le département de l'Ain, près de la frontière helvétique. Il était chargé d'aller en Suisse, et d'engager tous les constitutionnels qui y résidaient à s'établir sans retard dans leurs départements respectifs pour préparer les prochaines élections ; unis au groupe Dumas, ils attaqueraient le Directoire et prépareraient la restauration de Louis XVIII.
21 i L'ANGLETERRE ET L'EMIGRATION FRANÇAISE.
Duplantier vit d'abord Duport et Th. de Lameth; il les dérida à se rendre à Dôle. Le lendemain, il vit d'André. La position de ce dernier était toute particulière : au commencement de Tannée, d'André avait fait sa soumission à Louis XVIll, il se trouvait cependant en correspondance avec le parti Lemérer, qui n'était guère absolutiste, à en juger par les propositions transmises par Brottier. Dumas, qui se doutait que d'André avait à Paris des amis, sans savoir ni leur nom ni leur situation sociale, Dumas pria Duplantier d'amener d'André à consentir une alliance de ses fidèles avec les siens, et de l'inviter à venir se mettre à leur tête à Paris. D'André fut assez surpris des offres qui lui étaient faites; l'ancienne politique du groupe auquel appartenait Duplantier pouvait à bon droit éveiller sa défiance. Il refusa de donner une réponse catégorique, prétextant qu'il n'avait aucune connaissance de l'existence d'un club ou d'un comité formé par ses amis. Puis il se rendit à Berne, conta tout ce qui s'était passé à Wickham et lui demanda conseil.
Le moment était venu pour Wickham de prendre un parti énergique : il pouvait du coup se réconcilier avec les constitutionnels. Quant à l'assentiment de Louis XVIII, on l'aurait plus tard : en mettant le roi en présence d'un fait accompli, d'une couronne qu'il suffirait de ramasser, on obtiendrait bien quelques concessions. Qu'importait-il même que l'on n'en obtînt pas? Agissant par les constitutionnels, on laissait croire que la royauté serait constitutionnelle. Une fois le trône rétabli, grâce à cette erreur voulue, ce serait aux Français à s'entendre; dans ce cas même, la lassitude qui commençait à les éloigner de toutes les questions de politique intérieure leur ferait peut-être conserver sans trop de murmures la royauté absolue : eux aussi se trouveraient devant un fait accompli, ot il n'est rien de tel en politique.
D'un autre côté, les royalistes et les modérés étaient, en grande majorité, persuadés que l'Angleterre n'avait jamais soutenu et ne soutenait encore que les partisans du duc d'Orléans,