CHAI'ITIIE VIII. — DECEMBRE 1796-MAI
que de reconnaître que sa «tyrannie » ne s'exerçait jamais sinon pour réprimer les actes illégaux de ses ennemis, et que toute opposition respectueuse de la Constitution et de la loi était admise à se manifester librement? Le respect des formes n'est-il |»;is le principe même du gouvernement constitutionnel et parlementaire ? Ce fait seul que Wickham se croyait autorisé à proposer à son gouvernement de recommander aux royalistes le respect des lois, l'opposition légale, témoignait d'un réel progrès dans les mœurs politiques de la France. 11 y avait là une coïncidence curieuse : Brottier et ses collègues , devant leurs juges, avaient eu pour tout système de défense de soutenir que leur mission avait été de préparer l'opinion et d'attendre d'elle seule, et non de la force, la restauration de leur maître Louis XVIII. De toutes parts, il semblait donc qu'une certaine détente se produisît : on renonçait à la violence pour recourir à la persuasion, le but restant d'ailleurs identique.
Une conversion complète s'était opérée dans les idées de Wickham ; arrivé en Suisse avec des préventions très-accusées contre les constitutionnels, il s'était peu à peu assimilé leurs idées. Contre les hommes, il conservait encore des sentiments de défiance que leur conduite passée justifiait dans une certaine mesure, mais il était réconcilié avec les doctrines. Les événements, qui lui avaient successivement montré l'inanité de chacun des movens sur lesquels il avait compté, l'avaient contraint de recourir au dernier dont il disposait. Les Autrichiens ne cherchaient que la paix ; les royalistes insurgés ne pouvaient être maîtrisés ni dirigés ; Louis XVIII se refusait à toute conciliation. Il était évident que par lui on ne rendrait pas la paix à l'Europe, la tranquillité à la France ; restait à voir ce que l'on pouvait sans lui. Qu'importait à l'Angleterre la forme du gouvernement français, pourvu que ce gouvernement fût susceptible de quelque stabilité? Les royalistes purs avafent lassé leurs protecteurs; secours et appui allaient se reporter sur de plus dignes.
Mais agir à l'insu de Louis XVIÏI n'était point aisé : la petite cour de Blankenburg ne manquait aucune occasion d'échapper au rôle secondaire auquel la condamnait la protection des puissances. Sa présomption et son indiscrétion avaient contraint ses alliés à lui taire les projets qu'ils formaient en sa faveur : lorsqu'elle intervenait quelque part, comme elle s'en montrait si avide, elle contrecarrait les démarches, infirmait les promesses que l'on avait faites.
Les subventions, si libéralement accordées par l'Angleterre à Condé et à Monsieur, éveillèrent contre ces deux personnages la jalousie de Louis XVIII et de ses courtisans, qui se trouvaient alors dans la gêne la plus triste :
« Le pauvre Roi est dans une fort vilaine petite ville, dans un fort vilain logement, étroit, mal meublé ou presque point; un habit bleu fort sec, une veste et calotte noire râpée, mais l'air très affable1. »
On ne pouvait se résigner à croire honnêtes les intentions de la cour de Londres, et l'on s'imaginait volontiers qu'en se montrant plus serviable pour Monsieur que pour le roi, elle nourrissait quelque projet secret2. Louis XVIII mit tout son espoir dans les efforts de Brottier : leur échec fut une cruelle déception. Maître des conquêtes de la République, le roi eût été l'arbitre de la paix en Europe3 : c'était l'affranchissement de toute complicité avec les puissances, la liberté d'action au jour du règlement des comptes. Un instant même, se croyant
1 La Tlmillerie à Puisaye, Blankenburg, 2G avril 1797. — British Muséum, Mss., Add. 8041.
" Le 18 décembre 179G, le comte de Sainte- Aldegonde, l'un des fidèles du comte d'Artois, avait demandé à Mallet du l'an quels étaient les moyens de faire connaître en France le duc d'Angou'.cme, après que Louis XVIII s était aliéné tant de bons esprits. Mallet lui répondit, le 8 janvier 1797, qu'il ne fallait rien l'aire pour liâter le moment où l'on offrirait la couronne au duc d Angoulême : ce serait diviser les royalistes, disputer le trône au roi légitime, créer d ombtf ;/■-. En attendant, Monsieur et son fils devaient se montrer libéraux d.in^ leurs discours, accueillir ceux (pie les puritains rejetaient. — Saintu-Aldcgontle renonça a ><>n projet. — Mémoires de Mallet du Pan, II, p. 281-284.
: Wickliam à lord Grenville, 8 mars 1797.