CHAPITRE IX. — JUIN-DECEMBRE i~'M. 2i
de face de jour en jour. Le peuple commence à trouver ce régime supportable. Il possède ses prêtres; il n'est plus excité et soutenu par la persécution. Croyez, Monsieur, qu'un parti même légitime n'a de durée et d'espoir qu'autant qu'il se forme dans l'opinion publique. Vouloir le former sur d'autres bases, c'est rêver. Attendons tout des fautes des gouvernants. >»
Et Dufour, envoyant cette lettre au comte de Ghalus, la faisait suivre d'une réflexion topique :
« Cette phrase : un parti même légitime, etc., m'a paru si extravagante qu'elle ne peut être excusée (pie par l'affliction qu'il ressent de la mort de son père '. »
Tandis que les royalistes se laissaient aller à ces aberrations, les rapports devenaient de plus en plus tendus entre le Directoire et les Conseils. L'opposition, pour accroître et coordonner ses forces, avait constitué un comité composé des chefs de parti dans les deux Conseils, sous la présidence de Pichegru (commission des inspecteurs de la salle). Grâce à cette organisation , la situation du parti s'affermissait chaque jour. Le Directoire avait cessé ses attaques; des deux côtés, on semblait préparer les élections ; Berger consacrait tous ses efforts à armer la garde nationale, à influencer le comité Pichegru. Il était évident que l'état de crise dans lequel on se trouvait ne pouvait durer longtemps ; mais, si le dénoûment n'était pas trop précipité, on avait les meilleures raisons de croire que tout se terminerait heureusement pour les royalistes. Deux choses cependant étaient à craindre : quelque imprudence des exaltés, ou une alliance du Directoire avec certains membres du Conseil des Anciens, dont les opinions étaient incertaines4, alliance qui, sans jamais pouvoir devenir permanente, renforcerait momentanément le gouvernement. La délicatesse de cette situation forçait la majorité à modérer son opposition au gouvernement; elle n'avait déjà pas osé supprimer le ser-
1 l"août 1797. — British Muséum, Mss., Add. 7990. s Wickham à lord Grenville, 18 août 1797.
ment civique pour les prêtres, et s'interdisait toute attitude nettement hostile, faute d'être certaine de pouvoir mènera bien un débat où la restauration de la monarchie serait ouvertement mise en question '.
Outre les difficultés qu'il y avait à bien diriger les royalistes et à maintenir Tordre dans leurs rangs, il en était encore d'autres qui résultaient de cette grave question que l'on avait à dessein traitée en termes fort vagues pour éviter les heurts et les dissentiments : celle des conditions auxquelles la paix pourrait se l'aire. "Wiekham, qui ne cachait point ses inclinations pour la paix depuis que sa politique tendait surtout à influencer le monde parlementaire, Wiekham n'admettait cependant pas que l'on rendît à la France ses colonies, parce qu'il y voyait un moyen pour le Directoire de propager lesprincipes révolutionnaires dans les possessions anglaises ; selon lui, tous les gouvernements coloniaux devaient s'unir à l'Angleterre pour résister sur ce point aux prétentions de la France : il entrevoyait déjà une Sainte-Alliance, au sein de laquelle un lien plus étroit unirait la France à l'Angleterre2.
De ce côté, l'on travaillait donc dans le vide, sans savoir exactement où on allait, ce que l'on voulait; de même que sur les questions capitales de politique intérieure, on ne procédait que par tâtonnements et restrictions. La connaissance exacte du but poursuivi, principale source de puissance pour un parti, manquait totalement aux royalistes: de là, une politique de temporisation et de concessions. On alla jusqu'à essayer d'un compromis entre le Directoire et les Conseils3 ; Pichegru, qui en était le promoteur, ne cherchait qu'à gagner du temps pour avoir le loisir de reconstituer la garde nationale de manière à opposer une force armée au Directoire, si celui-ci tentait de sortir de la légalité stricte, comme on avait quelque raison de le craindre.
1 Voir nix Pièces justificatives, U.
- Voir aui Pièces justificatives, U, in fine.
3 Wickl a m à lord Grenville, 27 août 1707.
CHAP1TBE IX. — JUIH-DÉCEMBRE 1797. 2i!>
Il n'y avait que deux partis à prendre : se concilier sans retard et à tout prix les députés encore hésitants, ou se résigner à l'inaction jusqu'aux élections de mars. Le second de ces partis semblait le plus avantageux, d'abord pour la raison qui vient d'être indiquée, et au->i parce que l'Assemblée gagnait journellement du terrain sur le Directoire, <« en dépit d'ellemême »,. disait Wirkbam1. Les modérés ne voulaient déjà plus accorder de crédits sérieux au gouvernement, et le Trésor s'épuisait. 11 est vrai que, si Berger s'était rapproché de La Trémouille , arrivé à Paris vers la mi-août, Pichegru et Imbert refusaient toujours de le voir, et ce dissentiment pouvait faire obstacle au succès, en cas de lutte immédiate. Il régnait encore quelque jalousie entre les divers chefs du mouvement. Quelques-uns étaient plongés dans une quiétude trop complète et ne se méfiaient pas assez du Directoire. Mais la fermeté du corps législatif pouvait tout sauver.
Les rovalistes ne s'arrêtèrent pas à ces considérations et formèrent le projet d'un coup d'État : le 17 fructidor, un député demanderait la mise en accusation de trois directeurs pour conspiration militaire ; la garde nationale appuierait la proposition. Mais un traitre, le prince de Carenci, fils du duc de La Yauguvon, livra le secret au gouvernement. Les députés du centre, effrayés, prièrent aussitôt Pichegru de ne pas donner le signal de la guerre civile et de chercher des moyens constitutionnels pour rétablir la monarchie ". Il était trop tard.
Le coup d'État directorial du 18 fructidor était déjà un fait accompli, que Wickham parlait encore de réussite et d'espoir : le gouvernement, plus énergique que les royalistes, avait en quelques heures détruit tous les plans de restauration et porté un coup mortel aux prétentions monarchistes. Les mesures révolutionnaires reprirent leur cours : on imposa aux prêtres le serment de haine à la royauté; on déporta ceux qui s'y
1 Wickliam à lord Grenville, 16 septembre 1797. * Mémoires d'un homme d'Elal, IV, p. 522.
refusèrent, et avec eux deux directeurs, plusieurs membres des Conseils et un grand nombre d'émigrés rayés des listes de proscription, sans leur laisser même la faculté de promettre fidélité à la République. Quinze jours après, le 18 septembre, un ordre du prince de Condé annonçait que, la paix de l'Autriche étant devenue définitive, l'armée passait au service du Czar, à qui l'on prêterait serment : le prince devait se transporter en Russie pour protéger la Pologne contre certaines visées ambitieuses attribuées à la Prusse.
Les partisans du système des insurrections se réjouissaient de ces événements : ils cherchèrent d'abord à répandre le bruit que, peu de jours avant le 18 fructidor, on avait proposé à Louis XVIII de le substituer purement et simplement au Directoire, sans toucher à la Constitution, et qu il avait refusé la couronne à ce prix1. Le 18 septembre, le chef vendéen Mercier écrivait à l'abbé Guillot :
« Vous devez avoir vu dans les feuilles tous les détails de ce qui a eu lieu à Paris. Déjà l'on arrête dans ces pays. Les ecclésiastiques surtout y sont chassés comme des lapins. Ceux qui étaient nouvellement arrivés pour y être tranquilles ont une figure bien allongée; ils ne parlent plus de faire leur soumission. Cet événement a réuni tout le monde au parti, et, sous ce rapport, il nous est avantageux -. »
A la même date, Cadoudal, s'adressantà Chalus, disait avec plus de précision encore :
« Les événements arrivés à Paris détruisent absolument le parti des prédicateurs de la soumission. Il est aujourd'hui clairement démontré que la force seule peut rétablir notre infortuné monarque. — Les partisans de Brottier et compagnie, après avoir été nos ennemis déclarés et n'avoir rien négligé pour nous discréditer et détruire le parti, vont être forcés de se rallier à nous et de prêcher le contraire de ce qu'ils ont fait jusqu'ici. — Tous les royalistes de l'intérieur, quelque opinion qu'ils aient, se rallieront
1 Lettre d'un royaliste caché sous le pseudonyme d'Ollal au major gênerai de Chain*, 16 septembre 1797. — British Muséum, Mss., Add. 8007. Bririsfa SSusenm, Mss., Add. 8027.