CHAPITRE 11. — MARS-JUIN
refaire les éléments1 ». Mounier demande pour sonder les députés et devenir le chef du nouveau parti « un révolutionnaire corrigé, actif, entreprenant, éclairé, capable de discuter avec avantage les questions politiques, ayant conservé des liaisons avec plusieurs députés et pouvant leur inspirer de la confiance... L'intérêt de l'agent répondrait de sa fidélité. »
Mounier en est encore à exposer son plan, que déjà Wickham croit serrer le but de bien près, et ouvre les voies au retour des princes. Sous la réserve apparente avec laquelle il tient lord Grenville au courant de sa conduite, se cache mal la joie qu il ressent à l'approche du succès :
« Le messager est revenu de Paris ; il repart demain avec de nouvelles instructions. Je suis enclin à espérer qu'il y a quelque chose de sérieux à faire de ce côté, d'une façon ou de l'autre; cependant , je ne puis m'em pêcher de reconnaître qu'il y a mille obstacles sur le chemin. Trois personnes, toutes trois propres à rendre des services chacune à sa manière, ont entrepris l'affaire. Il est possible que j'aie besoin d'une très-grosse somme... S'il existe aucun moyen de gagner Tallien et le comité militaire, la chose se fera, je crois. Je ne la présente pas comme certaine ni même probable, mais elle est possible, et la tentative est faite par leurs meilleurs amis. Le comité ne peut être gagné par l'argent. Il est donc nécessaire que j'aie quelques pouvoirs de Monsieur. Le prince de Condé approuvera tout ce qui sera raisonnable. Quoi que l'on fasse, il faut agir avant la moisson. Je me suis engagé à ne confier aucun détail de cette affaire ni à la poste, ni même à un courrier extraordinaire. Je dois donc réclamer une continuation de la confiance dont m'ont honoré les ministres de Sa Majesté jusqu'à ce jour2... »
Le 20 mai, il ne reste plus que quelques détails à régler : Tallien est gagné, et le dénoùment est proche; Wickham prend ses dispositions pour prévenir Vienne et Turin quand besoin sera, et conseille à son gouvernement d'envoyer auprès
1 Mallet à Wickham, novembre 1794. — Mémoires de Mal/et du Pan, II, p. 10 t.
* Wiekbam à lord Grenville, 29 avril 1795. — Reçu à Londres le 21 mai.
de» princes français quelque émissaire qui les accompagne en France, surveille leur entourage et leur impose telles conditions qu'il conviendra, la paix de l'Europe ne pouvant être maintenue que si l'on parvient à ruiner tout d'abord la puiasance militaire de la France :
« II paraît que certains membres du Comité de Salut public sont gagnas, notamment Tallien. Il a demandé que l'affaire soit dorénavant négociée entre le général Delacour et S. A. R. le duc d'York, qui ont entretenu autrefois une correspondance. Je ne suis pas sans soupçonner que Tallien a consulté Dumas, qui doit être naturellement opposé à toutes relations avec moi. J'ai répondu que, loin de voir aucune objection à ce que la correspondance suive cette route, je croyais que cela serait eu tous points plus avantageux... J'ai envoyé à Paris M. Gourgas, personne en qui j'ai la plus grande confiance, avec l'ordre d'étudier à fond toute l'affaire... D'après les rapports que j'ai reçus aujourd'hui, il semble que la solution soit proche... J'irai vendredi voir le prince de Condé afin d'obtenir de lui des assurances écrites. Je veux aussi lui demander d'écrire à Monsieur et au comte d'Artois, mais de telle manière que personne de leur entourage ne connaisse l'existence de la correspondance... Il serait à désirer que la déclaration qui est nécessaire et le manifeste fussent dès maintenant préparés et que l'on s'entendît sur tous les plans...
« ...Il serait fort à désirer, au cas où les princes rentreraient en France , que quelque personne les accompagnât au nom de Sa Majesté, avec ou sans caractère officiel. Bien des choses extraordinaires pourraient arriver entre la frontière et Paris, et je ne croirais pas sage de les abandonner un instant à eux-mêmes sans ^'•tre assuré les moyens de connaître exactement les personnes qui les entourent. Il parait plus que probable que, quelles que soient les conditions recommandées par Sa Majesté, elles seraient au premier abord acceptées par tous les partis. Je dis « au premier abord », parce que tout ce que je vois me convainc que, quelle que soit la forme de gouvernement adoptée, elle ne subsistera pas longtemps, et que, si l'on ne prend les plus grandes précautions, la paix de l'Furope sera bientôt en danger d'être de nouveau troublée. Si mes prévisions sont justes, le grand
CHAPlTItE II. — MARS-JUIN 1705. 2.1
but à atteindre est la complète destruction de leur machine militaire. Le meilleur moyen d'y arriver paraît être de conclure promptement la paix avec le premier gouvernement cpii s'établira solidement en France, et de désorganiser entièrement leur système de départements, districts et municipalités, ce qui entraînera nécessairement la destruction de la garde nationale...
« J'ai pris les précautions nécessaires pour empêcher que le voyage de M.Gourgas ne soit mal interprété à Turin ou à Vienne, si l'on apprend ou si Ton suspecte par la suite que je lui ai donné une mission '... »
A Paris, les choses semblaient donc marcher à souhait ; mais, pour assurer le succès, Wickham désirait encore une diversion sur la Savoie, tandis que les Autrichiens envahiraient la Franche-Comté ; un point d'appui était nécessaire sur la frontière : on le chercha à Lvon.
Outre l'importance stratégique qu'il attachait à la prise de Lyon par les alliés, Wickham y voyait aussi une utilité politique. Pour lui, comme pour tant d'autres, l'impulsion première devait partir de Paris ; mais il craignait que le mouvement tout politique que l'on préparait dans la capitale ne rendit certains hommes arbitres de la situation au détriment de la catise commune : si par exemple les constitutionnels se rendaient maîtres du pouvoir, ils seraient bientôt en état d'imposer aux princes certains compromis avant de les admettre dans Paris; ils exigeraient peut-être que les princes résistassent par la diplomatie ou par la force aux prétentions des puissances. Quel eût été dans ce cas le sort de la coalition? Battue déjà par la France malgré les alliés quelle avait à lintérieur, elle eût conservé peu de chances de triompher d'une résistance à laquelle les royalistes eux-mêmes auraient pris part ; elle eût été contrainte de renoncer à toute idée d'indemnité : c'est du moins ainsi que l'on pouvait raisonner en mettant les choses au pire.
Dès lors il fallait contrebalancer l'influence de Paris : Lyon,
1 Wickham à lord Grenville, 20 mai 1795. — Reçu à Londres le 7 juin.
la seconde ville de France, était tout désigné pour cet usage. Lyon commandait 1 Est, une partie du Centre et du Midi : on pourrait donc songer au besoin, une fois la place occupée par les alliés, à faire soi-même des conditions aux meneurs de Paris. Puis, à tout prendre, si ceux-ci ne se soumettaient pa> incontinent, rien n'empêcherait de faire Lyon capitale et d'y installer la royauté légitime sous la bienveillante protection des puissances.
La première impression que retira Wickham dune étude attentive de l'esprit et des dispositions des habitants de Lyon ne fut pas très-favorable :
« Il n'v a dans cette ville, écrivait-il le 12 janvier 17ÎI5, aucun véritable esprit rovaliste; il n'y en avait pas non plus au temps du siège , quoique un certain nombre de royalistes résolus se fussent jetés dans la place, et qu'il s"y trouve maintenant encore beaucoup d'individus de cette espèce. Mais je parle de la masse.
« Je ne trouve pas non plus de preuves de cet attachement profond pour la constitution de 1791, attachement que les partisans de cetie constitution déclarent si général.
« 11 me semble que la grande majorité des propriétaires qui appartiennent a un parti quelconque sont hrissotins , et que les autres sont ce qu'il plaît à la commune de Paris de les faire. »
"Wickham ne se laissa pas arrêter par les résultats peu satisfaisants de cette première enquête ; il resta en relation avec Lyon, cherchant à compléter ses informations et à modifier dans la mesure du possible les sentiments qu'il avait trouvés chez les Lyonnais. Là aussi, il se heurtait à un certain manque de confiance dans les dispositions des princes, comme dans celles des alliés. Il entrevoyait bien la possibilité d'organiser un mouvement, mais il fallait calmer les appréhensions : la répression de la dernière insurrection avait été trop dure, pour que le peuple consentit à risquer encore ses biens et sa vie sans savoir exactement sur qui il pouvait compter, à quoi il travaillait. Wickham consacra plusieurs semaines à encou-