CHAPITRE II. — MARS-JUIN 1T
rager les chefs du parti royaliste, et put bientôt donner à lord Grenville des nouvelles beaucoup meilleures :
« ...L'opinion publique semble faire les progrès les plus rapides dans toutes les provinces avoisinantes. Des personnes , dont le silence me paraissait une preuve décisive que rien d'effectif ne devait être encore attendu, m'ont écrit pour me dire que leurs espérances commencent réellement à renaître, et que la Convention sera vaincue, non par les armes, mais par la force de l'opinion '... »
Deux agents vinrent l'interroger sur les vues des princes et celles de la cour de Londres ; Wickham répondit à la première question suivant ses instructions ; à la seconde, en prenant texte de la déclaration d'octobre 1793. Mais sur ce dernier point, il voyait tout le monde incrédule : on croyait à une paix prochaine ; on disait même que l'Angleterre négociait avec la République par l'entremise de Fauche-Borel et de l'ambassadeur de Hanovre à Berne2. Lord Grenville opposa à ces allégations un démenti formel en ce qui le concernait3; mais la paix de Baie justifia une partie de ces craintes, et affaiblit l'autorité des assertions de Wickham. Dissiper entièrement ces préventions n'était guère possible : il eût fallu une attitude correcte à l'égard des royalistes, une certaine audace dans la direction du mouvement. Loin de la, les hésitations perpétuelles des coalisés, leur manque d'entente, empêchaient toute action combinée, et parlant toute action énergique.
Un moyen s'offrait à Wickham pour détruire l'opposition qu'il rencontrait à chaque pas : choisir un royaliste pur, que l'on maintiendrait en tutelle de façon qu'il ne pût rien faire sans que la coalition en profitât immédiatement, mais qui serait pour l'Angleterre une sorte de caution auprès des populations.
W7ickham songea à M. de Précv, qui, ayant commandé les
1 Wickham à lord Grenville, 27 février 1795. — Reçu à Londres le 19 mai.
2 Wickham à lord Grenville, 28 mars 1795.
3 Lord Grenville à Wickham, 5 mai 1795.
Lyonnais en 1793, s'était retiré en Sardaigne après la prise de Lyon par les armées de la Convention. Précy avait obtenu un emploi dans les troupes sardes ; il était nécessaire que le Roi lui accordât un congé pour lui permettre de se rendre sur la frontière suisse. Wickham s'adressa à cet effet au représentant de Sa Majesté Britannique à Turin. « Je puis, n'importe à quel moment, lui faire avoir son congé, répondit Trevor ' ; la principale intention de Sa Majesté Sarde a été de lui procurer généreusement une retraite honorable, jusqu'à ce qu'il pût être emplové d'une façon plus utile pour la cause commune. )>
Mais il était encore trop tôt pour que Précy se mêlât activement à la négociation : certain de l'avoir sous la main au jour voulu, Wickham se contenta de le sonder et de se faire autoriser à user de son nom. Il employa à cet effet le chevalier d'Artès, ancien officier dans un corps émigré à la solde de 1 Angleterre, que lord Grenville avait envoyé en Suisse en février 1795 pour préparer un mouvement insurrectionnel en Franche-Comté. En recommandant d'Artès à Wickham, lord Grenville lui avait conseillé d'agir prudemment avec lui, de ne lui confier que le strict nécessaire : on lui laissait même ignorer les plans militaires des Autrichiens, dans la crainte qu'il ne les divulguât.
« ...En général, vous traiterez M. d'Artès avec le degré de confiance qu'il saura mériter, je l'espère, à en croire les témoignages que j'ai reçus sur son caratère; mais vous ne devrez jamais lui permettre de s'immiscer dans les affaires générales de votre mission ni de se donner publiquement l'apparence d'être à aucun titre employé par le gouvernement dans une affaire politique quelconque...
« ...Vous n'oublierez jamais dans tous vos rapports avec
M. d'Artès... ses relations étroites avec les princes français, relations qui l'amèneront à incliner toujours de ce côté dans toutes les questions importantes et délicates qui peuvent se présenter2...»
1 30 avril 1795.
- Lord Grenville à Wickham, 24 février 1795.