CHAPITRE II. — MARS-JUIN
Si ces recommandations étaient utiles, comme on le verra par la suite, il n'y avait cependant aucun inconvénient à employer d'Artès dans l'affaire de Lyon; le moment viendrait en effet où Précv devrait demander des pouvoirs à Monsieur, et <»ù par conséquent il faudrait mettre les princes au courant de Ce qui se préparait; peu importait qu'ils le sussent un peu plus tôt.
D'Artès se rendit donc à Turin; il vit Précv et lui demanda s'il était disposé à aller commander a Lyon. Précv, qui avait conservé une correspondance active avec ses amis de l'intérieur, répondit qu'à la vérité la ville était dans de très-bonnes dispositions, mais que sa présence sur la frontière pourrait exciter des soupçons et nuire à la cause ; tant qu'on ne se serait pas assuré l'appui d'une puissance étrangère, il croyait plus prudent de rester en Sardaigne. Au cas cependant où l'insurrection de Lyon serait un fait accompli, Précv était prêt à partir sur-le-champ. Enfin, sur l'ensemble de la combinaison, Précv considérait l'expédition de Savoie comme indispensable, et demandait que les armées d'invasion prissent avec elles tout le nécessaire pour que l'habitant ne s'imaginât pas ■qu'on venait lui enlever le peu qui lui restait1.
Selon Précv, il ne fallait pas parler de faire de Lyon la capitale du royaume : cela attirerait à Lyon de nombreux ennemis, entre autres Paris et les provinces du Nord, alors qu il importait au suprême degré d'accroître la force du parti. D'ailleurs, Lvon étant foncièrement monarchiste, il était inutile de lui donner ce stimulant*. Sur ce dernier point cependant, à en croire le rapport de Trevor, les sentiments monarchistes sur lesquels reposait la combinaison n'étaient rien moins que sûrs : Monsieur inspirait à beaucoup de royalistes une véritable -aversion.
« M. de Précy n'ignore pas l'impopularité de Monsieur, et
1 Note de d'Artès, 10 mai 1795.
2 Précy à Wickham, 26 mai 1795.
i>8 L'ANGLETERRE ET L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
quoiqu'il puisse difficilement éviter de correspondre avec lui et de témoigner à ce malheureux prince une respectueuse déférence, il ne doit s'embarr.isser d'aucun engagement positif de ce côté. Je l'ai empêché d'aller à Vérone et lui ai dit quelquefois « qu'il « vaudrait peut-être mieux travailler pour Monsieur qu'avec u lui '... »
Ce perpétuel état de défiance- mutuelle ne facilitait guère la tâche de Wickham. Un événement vint cependant grossir les rangs des royalistes et raviver leur ardeur : la répression violente par les représentants du Comité de Salut public de quelques excès de parole, de quelques actes d'étourderie commis par les monarchistes de Lyon. Wickham employait à ce moment un jeune ingénieur du nom de Bayard, qui lui avait été recommandé par Précy. Bayard vit les massacres, vint u Berne faire son rapport, puis repartit immédiatement pour Lyon. L'état de la ville était des plus satisfaisants : on s'y considérait comme lié par les derniers événements; en 1703, il y avait à Lyon cent royalistes à peine ; maintenant la grande majorité de la jeunesse était disposée à se défendre si la Convention l'attaquait. Quant aux vieillards et aux commerçants, ils se montraient plus craintifs, n'ayant pas de chef; mais les jeunes étaient disposés à compromettre les vieux par quelque acte qui engagerait toute la ville ; l'enthousiasme était général, et l'on parlait déjà ouvertement de marcher sur Paris.
Telle était la substance du rapport de Bayard'. Un danger était à craindre : le degré d'excitation où semblaient être parvenus les Lyonnais pouvait amener une explosion inattendue qui compromettrait le succès. Le concours des Autrichiens en Franche-Comté et dans le Midi n'était pas assez assuré pour exposer ainsi l'une des principales ressources dont on disposait. Aussi Wickham conseilla-t-il à Bayard de calmer pour un temps l'ardeur des jeunes Lyonnais. Telle circonstance pouvait se produire néanmoins où il serait utile
1 Trcvor à Wickham, 20 mai 1795.
* Wickham à lord Grenville, 9 mai 1795.