XXXVIII INTRODUCTION
étaient peu éloignées des quartiers généraux on des lieux de refuge choisis par les émigrés : Condé était en Allemagne, les royalistes constitutionnels en Suisse, le comte de Provence en Italie. De l'Ouest nous n'auron; guère à nous occuper : son histoire est tonte militaire, et nous aurions peu de chose à ajouter, an point de vue des relations avec l'Angleterre, aux travaux déjà faits sur ce sujet'. La Suisse au contraire, foyer des intrigues diplomatiques, centre des services d'espionnag< organisés en France, a été moins étudiée et présent* plus d'intérêt. A côté de ce sujet principal viendra se placer une mission confidentielle à la petite cour royaliste de Vérone. On verra ainsi, d'une part, lei actes de la Grande-Bretagne, de l'autre, les intentions et les fautes du prétendant.
Lorsque, au mois de février 1793, lord Grenville signifia à M. de Chauvelin qu'il eût à quitter le territoire anglais, il assignait trois motifs à l'hostilité de la Grande-Bretagne contre la France : 1° les décrets des 19 novembre et 15 décembre 1792 proclamant la solidarité des peuples; 2° les projets attribués à la France sur la Hollande; 3° l'ouverture de la navigation de l'Escaut. Ce n'étaient là que des prétextes, car on ne croyait pas encore que la Révolution pût faire des conquêtes durables; les causes de la haine des Anglais étaient tout autres.
Le traité de commerce de 178G n'avait pas effacé le souvenir de l'appui prêté par Louis XVI aux États-Unis d'Amérique, au risque de ressusciter les vieilles riva-
1 Voir notamment les Mémoires île Puisuye, et l'Histoire de lu Révolution, de M. Louis Bi kxc.
INTRODUCTION
lités un instant apaisées par la paix de 1703. L'occasion semblait favorable pour rabaisser L'orgueil français, pour s'emparer des rares colonies que nous avait laissées le traité de Paris, pour établir définitivement
sur tous les points de l'univers la prépondérance exclusive du commerce britannique. Pitt enfin craignait la propagation de quelques principes de la Révolution, que plusieurs orateurs de l'opposition dans le Parlement anglais avait adoptés avec un certain enthousiasme et qui menaçaient de rallier un grand nombre d'adhérents dans le peuple.
Pitt cependant ne déclara point la guerre : sa situation parlementaire l'en empêchait; il avait tout intérêt à laisser la France s'affaiblir. Aussi les menaces de mort contre Louis XYI le laissèrent-elles froid; l'exécution du roi le fit à peine sortir de sa réserve : il se contenta de prendre quelques mesures en vue d'amener la Convention à commencer les hostilités. Cette tactique réussit à souhait, et les flottes anglaises qui, préparées en pleine paix, étaient toujours sur le pied de guerre, purent en quelques mois, aussitôt la lutte ouverte, s'emparer de Tabago, de Saint-Domingue, de la Martinique, et s'assurer la dominatiou de la Méditerranée par l'occupation de la Corse et de Toulon.
Un premier point était acquis : quelle que dût être l'issue de la campagne, que la République triomphât ou que la famille royale de France fût réintégrée dans ses prérogatives, l'Angleterre pourrait opposer au gouvernement avec lequel elle ferait la paix le fameux beati possidentes; ses intérêts particuliers étant sauvegardés, elle songea aux intérêts généraux de l'Europe.
INTRODUCTION
La paix avec la frontière de 1792; l'établissement en France d'un régime constitutionnel, avec nue arrièrepensée d'alliance franco-anglaise : tels sont les deux objets de la politique du cabinet de Londres à partir de 1794. Affaiblir la France en organisant la guerre étrangère, en fomentant les insurrections à l'intérieur; rendre le retour de la royauté possible par des conseils de modération au prétendant : tels furent les moyens employés. Wickham à Berne prépara le premier, lord Macartney à Vérone essaya le second.
« Sij'avaisétéM. de Moustier, écrivait Louis XVIII1, j'aurais répondu à M. Pitt en 1799 : Je dois vous dire que, comme beaucoup d'autres, vous avez commencé par être des voleurs; vous êtes devenus d'bonnêtes gens lorsque vous avez vu qu'il n'y avait aucun profit à être autre chose. » Louis XVIII avait cru un instant au désintéressement des puissances; la désillusion ne tarda pas à venir. Ni l'Autriche, qui fut sa principale protectrice jusqu'en 1794; ni l'Angleterre, qui succéda dans ce rôle à l'Autriche de 1794 à 1797, ne pouvaient être désintéressées dans leurs rapports avec la France et sacrifier exclusivement aux plans plus ou moins platoniques de restauration de la royauté absolue. Il en fut de même de la Russie, qui recueillit les royalistes en 1798 : sans doute cette puissance n'avait aucun désir de démembrer la France, mais elle n'entretenait la guerre en Occident que pour avoir sa liberté d'action en Orient ; elle aussi faisait donc indirectement du
1 Correspondance de Louis AT/// avec M. de Saint-Priett, p. 128, teïte anglais.
INTRODUCTION. su
tort à la France, car clic voulait modifier l'équilibre européen.
Louis XYI1I était trop théoricien pour se rendre un compte exact de cette situation, et ses déceptions lui inspiraient souvent l'aigreur et l'injustice à l'égard de ses alliés. Ses révoltes, ses protestations lui faisaient honneur; mais elles étaient souverainement impolitiques, et lui aliénaient des hommes qu'un peu d'adresse lui eût conciliés. L'Angleterre en effet tenait à ce que la France ne prît pas d'extension; mais elle ne voulait pas un démembrement qui, en affaiblissant d'une manière excessive l'alliée qu'elle cherchait à s'assurer pour les temps de paix, eût rendu impossibles ses combinaisons politiques. S'il eût montré moins de roideur, Louis XVIII eût pu poser plus tôt les bases de cette alliance qui lui permit en 1815 de résister à l'Europe : il ne le fit pas, et l'histoire des rapports de l'Angleterre avec les royalistes de 1794 à 1801 est une longue suite d'échecs et de déboires.
Cette histoire se divise en cinq périodes, distinctes quant aux moyens d'action employés, presque identiques quant aux résultats obtenus.
La première période s'étend d'octobre 1794 à décembre 1795. Wickham arrive en Suisse pour négocier avec le parti constitutionnel; il reconnaît l'inanité des plaus de ce parti et cherche à organiser l'insurrection de l'Est. Pour cela deux choses sont nécessaires : Condé doit faire des avances aux royalistes de l'intérieur ; l'Autriche doit envoyer Condé en Franche-Comté avec un corps expéditionnaire. Condé refuse ; l'Autriche, volontairement ou non, est impuissante : on renonce à
xiu INTRODUCTION.
passer le Rhin; l'insurrection reste à l'état de projet. Pendant ce temps, à Vérone, Macartney dévoile l'imprévoyance de la cour de Louis XVIII, son hostilité contre le cabinet de Vienne, auquel on attribue des visées annexionnistes, seule cause de ses hésitations; l'affaire de Madame Royale confirme ces appréhensions.
Louis XV III vient soudain à l'armée de Condé; il refuse les concessions qu'on lui demande pour conquérir l'opinion; le mauvais vouloir de l'Autriche s'accuse. Wickham se résout à l'inaction (avril-décembre 1796).
Mais un rapprochement s'opère bientôt entre les constitutionnels et Wickham , qui s'est pleinement convaincu de l'incapacité des royalistes purs. L'Angleterre poursuit la restauration monarchique par des voies pacifiques; elle est souvent arrêtée par les obstacles que multiplie l'obstination de Louis XVIII et de son entourage. La cause remporte cependant un succès électoral ; à Paris, dans les Conseils, l'opposition s'unit, s'affermit, se discipline . Mais le Directoire intervient par un coup d'État, et Wickham est forcé de quitter la Suisse (décembre 1796-décembre 1797).
A ces efforts répétés succède l'abstention. Talbot est envoyé sur la frontière suisse pour observer; il prend part à un projet d'attentat contre les directeurs : il est désavoué, puis rappelé (décembre 1797-mars 1799).
L'Angleterre songe alors à agir sans l'aide des loyalistes, au moins jusqu'au jour où les alliés seront en France. La retraite des Piusses après la bataille de Zurich, la foi des ministres anglais en des jalousies
INTRODUCTION
que le 18 brumaire a pu exciter contre Bonaparte, la
ramènent au système essayé dans la première période : on forme le projet d'insurger le Midi et de corrompre les armées républicaines. Mais l'Autriche., dont le
concours est indispensable, est encore là, avec ses lenteurs et ses irrésolutions. Bonaparte prévient la coalition à Marengo; il signe la paix avec l'Empire. I /Angleterre, privée de ses alliés continentaux, licencie le corps de Condé, qu'elle a pris à sa solde après la défaite des Russes, et se prépare à traiter. La mission de Wickham prend fin (mars 1799-juin 1801).
Telles sont, dans leurs caractères principaux, les diverses phases de l'histoire que je retrace dans cette étude. Sans méconnaître l'influence que les grands événements de l'histoire générale de l'Europe pendant la Révolution ont eue sur les rapports de l'Angleterre avec l'émigration française, on peut, dans une certaine mesure, isoler cet épisode pour rechercher les causes de l'échec qu'ont rencontré de ce côté toutes les combinaisons de la politique anglaise.
Les sources manuscrites où ont été puisés les éléments de ce travail sont les suivantes :
Les dépêches de Wickham, de lord Macartncy, et de quelques autres agents anglais, proviennent des archives du Foreign Office, et se trouvent au Public Record Office de Londres, sous les rubriques Suisse et France. Ces pièces étant réunies par ordre de dates, il a semblé inutile de renvoyer pour chacune d'elles au numéro du volume qui les contient.
Quelques documents appartiennent à la collection
xuiv INTRODUCTION.
des papiers de Puisaye au Britisli Muséum; une note spéciale indique leur provenance.
Enfin, voici les titres des principaux ouvrages qui ont été consultés , avec les reserves et l'attention que nécessitent les origines de plusieurs qui ne sont que des compilations :
Louis Blanc : Histoire de la Révolution. — Paris, 18G2, 12 vol. in-8°.
Pc isaye : Mémoires. — Londres, 1803-1808, 7 vol. in-8°.
Faiche-Borki. : Mémoires. — Paris, 1829, i vol. in-8°.
Mémoires et correspondance de Mtillet du Pan, recueillis par À. Sayous. — Paris, 1851, 2 vol. in-8\
Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Saint-Priest, avec une Notice, par M. de Baiiante. — Paris, 1845, in-8°.
Mémoires de Louis XVIII [par Lamothe-Langon] . — Paris, 1832- 18:33, 12 vol. petit in-8°.
Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat. — Paris, 1831- 1834, 13 vol. iu-8».
Je renvoie enfin une fois pour toutes à la collection de M. William Wickham : The correspondence of the Right Honourable William Wickham , edited, with notes, by his grandson, Londres, 1870, 2 vol. in-8°, ouvrage composé d'après les minutes conservées par L'agent anglais '.
1 Toutes celles de mes citations qui sont empruntées à la correspondance de Wickham ont été prises sur les textes manuscrits eux-mêmes. Plusieurs des dépêches que j'utilise ne se trouvent pas dans le livre de M. Wickham.
ET