CHAPITRE IF. — MARS-JUIN 1T
Il y avait deux points à examiner : quels étaient les besoins actuels de l'armée de Coudé? quels étaient les moyens d'augmenter ses effectifs? Le rapport de la Tour à Wïckham sur la conversation qu il eut avec le prince montre avec quelle incurie l'Autriche menait les affaires de la coalition:
« Sur l'article des besoins, le prince m'a répondu... : « 11 me « manque beaucoup, non-seulement pour un entretien conve- « nable, mais môme pour le plus strict nécessaire. Ou aura delà « peine à le croire, mais^e donne ma parole d'honneur qu'en ce (i moment il ne me reste que 6i louis pour vivre avec mes trois u enfants, et pour soutenir mon artillerie, mon hôpital et mon « quartier général... Tous ces objets n'ont jamais été payés par « l'Empereur. Après avoir entretenu la noblesse de mes propres « fonds, en 1792, l'argent de la Russie m'a seul soutenu pendant u les deux dernières campagnes; tout allait crouler au mois de « novembre dernier, lorsque les (5,000 livres sterling de l'Angle- « terre me sont arrivées. Cela m'a mené avec bien de la peine jusu qu'au 15 février. Depuis ce temps, je vis d'industrie... »
« Enfin, pour ce qui concerne la possibilité d'augmenter l'armée, le prince m'a dit qu'il ne faut pas se dissimuler qu'il y a moins de facilité aujourd'hui pourlerecrutement, atteneu que le système de modération apparente a fait rentrer beaucoup de pavsans émigrés... Il sent la nécessité de remonter les têtes de la noblesse qui, sans avoir rien perdu de son courage, s'afflige de voir qu'un corps qui s'est autant distingué en 17(J3 reste dans la misère et dans le métier de soldat, tandis que la partie delà noblesse qui n'a rien fait pendant cette même campagne se trouve placée et dans l'aisance '. »
Malgré ces difficultés, Condé demandait à lever quatre régiments d'infanterie et deux de cavalerie; comme argent, il désirait avoir vingt-cinq mille francs par mois pour sa maison, autant pour son quartier général, l'hôpital et l'artillerie. Mais lui aussi craignait les susceptibilités de la cour de Vienne : tout ce que Wickham ne pourrait lui donner de la main à
1 Rapport de la Tour, 13 avril 1795; annexé à la dépèche de Wickham à lord Grenville du 16 avril. — Ilecu à Londres le 6 mai.
la main devait faire l'objet d'une entente préalable avec l'Empereur.
Le prince ne comptait d'ailleurs absolument pas sur l'Autriche pour remettre son corps en état. Son armée avait beaucoup souffert des privations, et l'infanterie seule pourrait faire quelque service1. Aussi Wickbam jugea-t-il de son devoir d'envoyer immédiatement des secours pour préparer les opérations en Franche-Comté ; quelques jours auparavant, sous l'action de sir Morton Eden, l'Empereur s'était lui-même décidé à faire remettre vingt-cinq mille francs à Condé. Dès lors l'expédition de Franche-Comté, sans être bien assurée, paraissait au moins en voie de préparation : Condé trouverait les secours nécessaires non dans la bienveillance des puissances, mais dans leur soif de rivaliser d'influence2.
Bientôt des agences d'informations fonctionnèrent en Franche-Comté. Dépourvu d instructions détaillées et applicables à toutes les éventualités, Wickham se traçait à lui-même un plan de conduite et déterminait, d'après la connaissance générale qu il avait des vues de sa cour, l'attitude qu'il adopterait si telle ou telle hvpothèse se réalisait. En cette matière, son juge-
1 WicKham à lord Grenville, 16 avril 1795.
2 La meilleure preuve que les puissances ne recherchaient pas les émigrés pour leurs capacités militaires se trouve dans un bulletin reçu à Londres le 11 avril 1795. Ce bulletin venait du capitaine Woodford, attaché militaire à l'armée coalisée. Il écrivait de Pvrinont, et évaluait l'armée alliée ainsi qu'il suit :
Cavalerie anglaise, 4.000 hommes. — Valeur réelle, 4.000 hommes.
Hessois
Hanovriens
lîrunswickois
Pi 1 1 - -i<-n ~
Autrichiens
Corps d'émigrés )
à la solde anglaise \
La modestie du capitaine Woodford est grande; suivant l'échelle qu'il adoptait, il ne fallait rien moins que 2 12 Autrichiens ou 12 émigrés pour valoir 1 Anglais.