CHAPITRE 11. — MARS-JUIN
vues de cet agent. La paix conclue parla Prusse pouvait modifier les intentions de la cour de Vienne ; aussi engageait-il Wickham à avoir soin, tout en poursuivant le cours de ses négociations, de ne pas amener les royalistes de l'intérieur à de* mouvements dont les conséquences seraient fatales si le secours de l'Autriche venait à manquer. Mais, pour ne pas perdre inutilement sa peine en Franche-Comté, Grenville donnait à Wickham des instructions un peu différentes de celles que ce dernier avait suggérées, et le poussait à intervenir dans les luttes électoral s :
« ...On pourrait retirer le plus grand profit d'un mouvement de l'opinion qui ferait tourner les élections en faveur des royalistes. Votre observation que cela n'aurait pas d'effet utile si le mouvement était limité aux provinces de l'est, est juste, sans aucun doute; mais il est probable que, si le courant s'établissait d'un côté, il s'étendrait rapidement dans tout le pays. Les deux autres mesures dont vous parlez seraient peut-être plus profitables encore, s il était certain qu'une force suffisante fournie soit parles Autrichiens, soit par le prince de Condé, et appuyée par les royalistes des provinces frontières, pût concourir à leur exécution. Mais je crains qu'il ne soit trop présomptueux de compter sur cet appui '. »
Grenville ajoutait que rien ne lui semblait possible en Savoie , l'état de l'Italie exigeant une guerre purement défensive. Enfin il attendait « avec beaucoup d'anxiété » le résultat des démarches de Wickham auprès du prince de Condé.
Là en effet se trouvait le véritable noeud de la situation. Aussi Wickham eût -il appris avec un certain plaisir par Trevor que l'Autriche avait une plus grande confiance dan:? le prince de Condé que dans les autres princes français : l'intention de l'Empereur était de tirer tout le parti possible de Condé et de son armée, de lui adjoindre un corps autrichien et de lui laisser toute liberté d'action2. Mais Wickham ne connut
1 Lord Grenville à Wickham, 5 mai 1793.
2 Sir Morton Eden à Trevor, 11 mai 1795.
ces excellents sentiments de la cour de Vienne que lorsque les faits venaient déjà démentirles promesses. Dans le moment, il était suffisamment occupé pour s'abstenir de dissertations diplomatiques. Condé se trouvait dans le besoin le plus pressant; parmi les royalistes, les esprits étaient tellement excités qu'on pouvait craindre une explosion bien avant l'heure; l'indiscrétion était générale, et il ne fallait plus songer à taire les projets d invasion.
ii ...11 est impossible d'arrêter le torrent; tout ce que l'on peut maintenant espérer, c'est de lui donner une bonne direction. A cela on ne peut arriver qu'en encourageant l'enthousiasme du moment, ou plutôt en lui cédant jusqu'à un certain point; sans quoi il sera impossible de conserver de l'influence, et les vues du gouvernement britannique seront plus que jamais un objet de suspicion.
« Tout espoir de garder le secret est hors de question. On a reçu ici plusieurs lettres de Francfort et d'Hambourg disant que les Anglais veulent faire une tentative sur la Franche-Comté. Les émigrés en parlent ouvertement et attribuent ce projet aux Autrichiens et au prince de Condé. Le canton de Bâle a déjà écrit pour demander un accroissement du contingent, et toute la Suisse commence à prendre alarme.
« Les rapports sur la Franche-Comté sont bons; mais les habitants ne veulent ni ne peuvent rien faire à eux seuls1...»
Wickham multipliait secours et conseils ; Condé n'était pas toutefois sans éprouver quelque appréhension sur sa destinée; il posa à Wickham deux questions fort embarrassantes :
« 1° Si l'Empereur fait une paix inopinée, M. Wickham est-il autorisé à traiter avec le prince de Condé pour son armée, et quel territoire lui donnera-t-il? 2° Si les régiments à la solde des cercles sont licenciés, l'Angleterre les prendra-t-elle à la sienne?»
« Je suis incapable de répondre à aucune de ces deux questions » . disait Wickham à Grenville*. Cela revenait en effet à demander : Si l'Autriche traite, comme cela est probable, l'An-
2 Wickham à lord Grenville, 10 mai J 79."). — Reçu à Londres le 4 juin.