CHAPITRE II. — MARS-JUIN 17fi
étudiant attentivement la déclaration «le Sa Majesté d'octobre 1791?, qu'il me sembla totalement ignorer
u Je regrette de dire que le prince ne me parait pas très-bien entouré, et qu'il y a beaucoup de cabale et d'intrigue parmi ses officiers, qui ne sont pas populaires dans l'armée.
« Quant au prince lui-même, il est extrêmement prudent et réservé, — et le duc de Bourbon, qu'il consulte sur tout. l'est encore plus * »
Deux faits importants résultent de cet entretien : Condé n'entendait se servir des constitutionnels que pour les empêcher d'être nuisibles à la cause, et non pour qu ils lui fussent directement utiles; il n'hésitait pas à s'associer à une entreprise qui devait avoir pour conséquence, selon lui, la cession de trois provinces françaises à l'Autriche, et s'il se plaignait de quelque chose, c'était seulement de ce que l'Autriche, en déclarant siennes ces provinces dès la première invasion, aliénerait beaucoup de partisans à la royauté. Ainsi, du moment où Condé acceptait le secours des alliés, il était prêt à tout leur accorder : il consentait au démembrement de son pays, sous la condition que lui et toute sa famille seraient rétablis dans leurs prérogatives. Était-ce aveuglement ou calcul? pensait-il que la restauration de la monarchie légitime impliquait l'intégrité du territoire français, et mettrait les puissances dans une impossibilité morale d'exiger de Louis XVIII des cessions qui l'affaibliraient? Ce serait la seule excuse d'une condescendance aussi odieuse chez un prince français ; mais rien n'autorise à l'admettre, et l'on verra plus loin l'héritier du grand Condé persévérer dans les sentiments que révèle chez lui son entretien avec Wickham.
Quant à la cour de Vienne , elle ne partageait nullement cette manière de voir : elle poursuivait par tous les movens la satisfaction de ses propres intérêts , mais ne s'attachait pas à servir ceux de ses alliés ni de ses protégés :
1 Wickham à lord Grenville, Mùllheim, 25 mai 1795. — Reçu à Londres le 7 juin.
Ai L'ANGLETERRE ET L'ÉMIGRATION FRANÇAISE.
« ...La tendance naturelle de l'opinion en France est certainement d'aller à une monarchie ; mais qu'il s'agisse du rétablissement de l'ancien régime, c'est plus que je n'en puis dire : je regrette de dire que, même parmi les royalistes, il se rencontre une aversion marquée pour S. A. R. Monsieur, et cependant, si les choses suivent leur cours naturel, nous ne devons pas oublier que Monsieur est de jure régent de France. La cour de Vienne (comme vous le verrez par la lettre de sir Morton Eden) n'a pas confiance dans les princes français, et vous pouvez être assuré que ce cabinet est bien plus anxieux d'établir en France un gouvernement quelconque avec lequel il puisse traiter à des conditions raisonnables, que de travailler à la restauration de l'ancienne monarchie légitime, comme il le devrait1 »
Néanmoins, à la fin du mois de mai 1795, quelles que fussent les intentions intimes des alliés, le plan de Wickham était sur le point d'aboutir : Paris promettait un mouvement sérieux; l'expédition en Franche-Comté était décidée; Gondé avait reçu les secours nécessaires, et l'Autriche semblait pleine de bonne volonté ; enfin, l'invasion de la Savoie devait se faire, quoique un peu tard, et Lyon était prêt à s'insurger. Mais chacun des éléments de cette vaste conception manqua successivement, souvent pour des causes futiles.
Dans toutes les négociations préparatoires qui viennent d'être relatées, Wickham était resté presque sans instructions de son gouvernement. Soit qu'il eût peu de confiance dans le succès de l'entreprise, soit plutôt qu'il se trouvât insuffisamment renseigné sur les dispositions des cours européennes et sur les détails de la négociation engagée par son représentant, lord Grenville s'était borné à approuver, dans une dépêche du 5 mai, l'ensemble de la conduite de Wickham. Mais voyant l'importance que prenait l'affaire, il se décida à lui écrire avec plus de détails : il accueillit son plan, lui annonça l'expédition projetée à Ouiberon, l'invita à se concerter avec le général Clerfayt pour insurger l'Est et faire une
1 Treror '■> Wickham, Turin, 20 mai t7!(.").