CHAPITRE II. — MARS-JUIN
puissante diversion ; quanta Lyon, il lui laissa pleins pouvoirs. Quelque» recommandations générales, empreintes d'un certain scepticisme et d'une réserve encore assez grande, lui parurent utiles :
« ...Si quelque explosion soudaine se produit, il semble probable que l'on trouvera le moyen de communiquer directement avec nous sur toutes les matières difficiles, et, dans ce cas, nous serions à même de prendre des décisions appropriées aux diverses circonstances. Sans des informations de cette sorte, il parait impossible de donner des instructions s' adaptant à tous les cas qui peuvent se présenter; tout ce qu'on peut faire, c'est de vous rappeler la connaissance générale que vous avez des dispositions de ce pays, laissant le reste à votre discrétion , s'il vous était nécessaire de prendre des décisions à l'improviste. Bien entendu, vous ne sauriez ni accepter ni proposer de conditions précises en vue de la paix, dans le cas d'un changement quelconque de gouvernement, ni au nom de Sa Majesté, ni surtout au nom des alliés de Sa Majesté ; il ne saurait être nécessaire de rien dire sans en référer ici sur le sujet très-délicat des indemnités. Il serait fort à désirer que l'on put établir un système de gouvernement qui présentât quelques chances raisonnables de stabilité, autant que Ton peut rechercher la stabilité en présence des innombrables difficultés que tout gouvernement rencontrera en France; peut-être cenendant le désir général de repos qui succède habituellement à de tels orages rendra-t-il la tâche moins difficile qu'elle ne parait devoir l'être tout d'abord ' »
La réserve de lord Grenville n'était pas absolue; il rapportait avec complaisance une petite anecdote qu il disait tenir d'une source absolument digne de foi. En se rendante Berlin, Hardenberg avait, parait-il, rencontré à Francfort un diplomate auquel il avait confié que Pichegru et Merlin de Thionville songeaient à proclamer Louis XVII; lui, Hardenberg, allait demander au roi de Prusse de les appuyer. Lord Grenville attribuait ce projet à l'action des constitutionnels, d'accord avec Barthélémy : vovant la perte certaine de la Convention,
1 Irord Grenville à Wickham, 9 juin 1795.
ils cherchaient à empêcher les alliés de faire prévaloir leurs vues et préparaient une régence qui leur permettrait de reprendre un rôle dirigeant.
Au moment même où lord Grenville écrivait cette dépêche, tous les rêves de Wickham s'évanouissaient. Jusqu au dernier instant il avait cru devoir cacher aux princes ce qu'il faisait : à vrai dire, il eût été hien embarrassé de leur rien confier, car il ignorait lui-même ce qui se préparait à Paris; il continuait à voir les constitutionnels avec beaucoup de défiance , mais sentait qu ils pouvaient être utiles, qu'en tout cas ils étaient à craindre. Aussi travaillait-il à les rapprocher des princes. L'un d'entre eux, M. de Monciel, vint le trouver pour lui offrir ses services; il tomba d'accord avec Wickham sur les exagérations et les imprudences de Lameth, déclara qu'un bon Français ne pouvait hésiter à s'unir à la cour de Londres dont il croyait les intentions très-honnêtes. Wickham, le voyant dans de si bonnes dispositions, sonda un peu le terrain et s'engagea à se renseigner sur les intentions des princes, sur l'accueil qu ils feraient aux constitutionnels repentants :
« ...Je lui ai demandé si lui-même et d'autres membres dirigeants du parti avec lequel il avait agi seraient disposés à faire leur soumission en forme à leurs princes. En einplovant le mot soumission, je lui dis que je l'entendais dans son véritable sens et dans toute sa compréhension ; qu'il ne devait y avoir aucune intention de traiter sur un pied d'égalité, mais une loyale reconnaissance de leurs torts, faite avec toutes les expressions de bienséance et de respect que l'on eût employées en d'autres temps. Il répondit à cela qu'avant de s'engager à rien il lui fallait être assuré que ses amis et leurs offres ne seraient pas repoussés avecdédain. J'accordai que là était la véritable difficulté, car il était à peine possible, et aucun homme se vantant d'être un bon Français ne pouvait considérer comme juste, que les princes fissent d'abord avec eux des conventions formelles; mais j'ajoutai qu'ayant déjà reçu l'assurance que les princes étaient disposés à agir dans toutes les matières concernant leur malheureux pays avec tous les tempéraments et toute la modération que les circonstances semblent particulièrement
Cil API TUE II. — MARS-JUIK 1195. 11
exiger, j'irais un peu plus avant ei n u o je tenterai- de les souder
sur ce cas spécial que je n'entreprendrais pas de faire des offres
réelles, niais que je me bornerais absolument à me renseigner sur leurs opinions et leurs intentions générales à cet égard ' »
Quelques jours plus tard, Wickham expliqua à lord (ii enville que, s'il travaillait à re'concilier les constitutionnels avec le prince de Gondé, ce n'était que pour les empêcher de se jeter à la traverse des mesures qu'il préparait, et pour diviser leur parti : dans sa dépèche du 6 juin 2, il se complaît à exposer cette combinaison machiavélique, laissant percer à chaque ligne le désir de ruiner la puissance française.
A Berne, on poursuivait donc l'union apparente pour produire la désunion, sous l'influence d'une méfiance plus ou moins justifiée à l'égard des constitutionnels } à Paris, 1 opinion royaliste n'était guère mieux formée : elle comportait des nuances diverses qui empêchaient l'unité de vues et l'unité d'action. Deux rapports de Vincent mettent ce point en pleine lumière :
« Paris, io mai 1795.
«Tout est ici perdu, et un instant peut tout sauver; les mesures >ont prises pour cela ; je vous nommerai bientôt la personne dans la Convention qui mène cette affaire. Nous aurons un Roi, je serai
prévenu trois jours d'avance de l'événement Il y a trois partis
dans la Convention : le premier et le plus fort est celui des Jacobins et des membres des comités révolutionnaires qui demandent le duc d'York pour s'assurer de l'amnistie, et leur plan absolument égoïste a leur salut pour objet. Barnabe est pour le premier.
« Deuxième plan. Les vrais amis de la monarchie, qui veulent un Roi, mais un gouvernement purgé des abus de l'ancien régime, réclament la proclamation du fils de Louis XVI.
«Troisième plan. Ceux qui craignent les dangers d'une régence ambitieuse et qui préfèrent à un enfant le caractère prononcé du
1 Wickham à lord Grenville, Mùllheiin, 25 mai 1795. — Reçu à Londres le 7 juin.
2 Voir aux Pièces justificatives, C.
comte d'Artois, mûri par l'expérience dos hommes et des choses, et surtout par le malheur... voudraient qu'il fût proclamé avec la forme du gouvernement anglais ou des deux Chambres '. »
« Paris, 4 juin 1795.
« ...On croit que l'arrestation de Cormatin et de quinze chefs des chouans était concertée et n'est qu'un prétexte pour recommencer les hostilités, ainsi que la Vendée (sic), afin de terminer ce grand procès et de parvenir à rétablir sur-le-champ le Roi sur le trône. C'est un plan des huit meneurs, et le 25 de ce mois républicain, le 13 juin, est le jour arrêté pour cela, celui pris pour nous donner un gouvernement. Ou nous annonce trois formes à proposer : le gouvernement vénitien avec un doge et un sénat composé de 24 membres; le second, le gouvernement américain, et le troisième, un gouvernement anglo -américain, avec deux chambres. Mais aucun ne sera adopté que l'ancien monarchique, dans toute son étendue.
« Quelqu'un de bien instruit m'a assuré que le Dauphin sera proclamé roi; que M. le comte d'Artois et le frère du roi d'Espagne auront la régence. Il sera établi un gouvernement militaire, un lieutenant général du royaume et un généralissime. On nomme le prince de Condé à l'une et le duc d'York à l'autre...
« Nous touchons décidément à un dénoùment, et il sera heureux. L'opinion publique est bien prononcée pour un roi, et la troupe le désire 2... »
Tous s'attendaient, au dire de l'agent royaliste, à un changement gouvernemental, mais il y avait trois partis en jeu, trois formes de gouvernement en question. A qui reviendrait la victoire? à quel type de constitution s'arrêterait-on? Il semblait que personne n'eût un désir bien vif de résoudre ce problème ; on craignait sans doute que l'étude sérieuse des éléments dont on disposait n'eût pour seul résultat de mettre en lumière leur variété, leur opposition et le peu de probabilité qu avait le succès dans de semblables conditions. Ce manque de précision dans les idées, de coordination dans les plans,
1 Envoyé par Wickham ;i lord Grenvillc; le 4 juin 1795.
2 Envoyé par Wickbam à lord Gn-nville le 16 juin 1795.