CHAPITRE II. — MARS-JUIN
peut encore s'expliquer chez un agent inférieur tel que Vincent ; on l'excuse difficilement chez un diplomate comme Wickham. Que Vincent se contentât d'affirmer que l'ancien gouvernement monarchique triompherait sans restrictions, rien de plus naturel; l'ardeur de ses sympathies lui faisait voir une réalité où il n'v avait qu'un rêve. Mais que Wickham se satisfit de si peu, qu'il ne sût même pas le nom du chef du parti sur lequel il fondait son espoir et laissait reposer les intérêts de son gouvernement, cela ne s'explique pas. C'est pourtant avec le plus grand sérieux qu il transmit à Londres la lettre suivante de Vincent :
« Huit frotteurs sont occupés à Versailles à nettoyer les appartements. On fait gratter et ôter toutes les herbes entre les pavés dans lesjcours du château. On a fait suspendre la vente à Trianon.
u On va rétablir les anciens noms aux rues qu'on avait débaptisées '. »
On a vu, à une époque récente, certain parti préparer à Paris la réception d'un roi que Ion attend encore, et mettre ses carrosses en état pour l'amener à ses fidèles sujets ; peut-être quelque diplomate avisé a-t-il alors prévenu son gouvernement que l'opinion publique tout entière réclamait ce roi bienaimé. Mais Wickham est sans doute le seul ambassadeur qui ait agi au nom d'une coalition européenne sur la foi de semblables niaiseries.
On put croire que les autorités françaises avaient eu vent de 1 échauffourée, car Gourgas, envoyé par Wickham à Paris, fut arrêté aux portes de la ville ; il dut revenir sans avoir vu personne. Mais les mesures prises dans le courant de juin contre les montagnards motivaient seules la consigne qui avait fermé Paris à Gourgas. Les machinations de Vincent n'avaient eu d'autre théâtre que sa propre imagination. Au lieu d'une restauration monarchique, on eut la mort de Louis XVII, et
1 29 mai 1795. Envoyé à Londres le \ juin.
c'est d'un ton un peu piteux que Wickham reconnut son erreur :
« Il est maintenant évidentque M. Vincent avait été complètement trompé, d'une façon ou de l'autre, et je reconnais loyalement que, bien que l'histoire parût presque incroyable, il m'avait induit en erreur.
« J'ai fait de nouvelles enquêtes à son sujet; j'ai vu qu'il est réellement homme à ne point tromper intentionnellement. Je suppose que trois années de séjour à Paris pendant une révolution comme celle-ci doivent avoir jeté le désordre dans son intelligence. Il n'y a pas d'autre moyen de l'expliquer.
«Je crois que M. Gourgas a échoué une seconde fois dans ses tentatives pour aller à Paris.
« L'affaire des chouans est une réelle calamité.
« S'ils avaient seulement attendu pour se déclarer l'invasion de l'Est, je crois qu'ils auraient réussi.
« Reste à voir quel sera l'effet de la mort du malheureux jeune roi. — 11 est impossible de faire aucune conjecture '... »
Si Paris faisait défaut, Lyon restait encore : à la rigueur, cela pouvait suffire, si toutefois l'Autriche lui prêtait son concours.
Dans ses instructions à Wickham en date du 8 juin 1795, lord Grenville se posait deux questions : Que faire si Lyon se voit contraint de s'insurgera la suite de mesures hostiles prises par la Convention? En toute autre occurrence, faut-il pousser les royalistes à une action immédiate, ou les retenir?
Ces deux éventualités seules étaient à examiner : il allait de soi qu'au cas où les alliés passeraient la frontière, il faudrait à tout prix les appuyer par des insurrections locales, générales même, s'il était possible.
Quant à la première hypothèse, Grenville n'hésite pas à confier à Wickham des pouvoirs illimités « pour donner, s'il y a lieu, tous secours quelconques, en vue d'amener les Lyonnais à se défendre...; même dans ce cas, 1 entente
' Wickham ;'i lord Grenville, 16 juin 1795. — Reçu à Londres le 3 juillet.