CHAPITRE III. — JUILLET 1795-JANVIER
l'intention étant manifestement mauvaise, l'acte auquel elle présidait ne pourrait avoir aucune utilité. Grenville pensait et parlait avec plus de calme que Wickham, mais aussi il était moins prompt à tirer parti d'une situation médiocre. Témoin une dépêche du 8 septembre où les vues justes se mêlent à des idées un peu trop noires1. Grenville renonçait implicitement à tout contours du cabinet de Vienne et conseillait de songer à la période électorale qui allait s'ouvrir en France. Il paraissait si désillusionné sur les efforts du gouvernement anglais pour amener une action commune, qu'il revenait de lui-même à l'idée première de Mounier : laisser aux progrès de l'opinion le soin de rétablir la monarchie. Cette vue est d'autant plus intéressante à constater chez l'homme d'Etat anglais qu'elle marque chez lui et chez ses collègues du cabinet de Saint- James une certaine indifférence pour les suites qu'aurait une semblable restauration dans la question des indemnités, une sorte de renonciation aux droits que conférait à l'Angleterre sa qualité de « gouvernement protecteur » des émigrés. Il fallait que les déceptions eussent été bien profondes pour amener un tel revirement.
Mieux à portée de saisir les avantages de la situation, AVickham prit sans hésiter une part active aux négociations avec Pichegru. Fauche-Borel avait demandé à ce général d'ouvrir aux Autrichiens Huningue, Neuf-Brisach et Strasbourg, et de proclamer le Roi dans son armée. Mais Pichegru craignait de livrer ainsi l'Alsace à l'Empire ; il ne voulait proclamer Louis XVIII qu'après avoir passé le Rhin, et proposait d'aller rejoindre Condé en traversant le fleuve à Neuburg ou à Steinenstadt. Puis, pour se débarrasser des Autrichiens, il offrit d'aller à Baie, de réclamer de la Suisse l'exécution des traités qui la liaient à la monarchie, et de pénétrer en France par la Franche-Comté. Condé avait peur de Wûrmser et hésitait à accéder à ce nouveau plan, lorsque Pichegru, sur l'ordre de
1 Voir aux P ièces justificatives , E.
la Convention, dut se transporter devant Mannheim pour faire le siège de cette ville1.
De ce côté, Wickham avait tout lieu d'espérer que la négociation aurait quelque résultat pratique. Il pourvoyait avec enthousiasme aux besoins pécuniaires de Fauche-Borel, s'efforçant de cacher cette affaire à la cour de Vienne, dont il se défiait de plus en plus2. Il renaissait à 1 espoir :
«Je conclus d'une lettre de M. Pelin, qui vient de în'être remise, que la cour de Vienne intrigue sourdement (is tampering) en vue de la paix, et que les difficultés viennent de Paris. 31. Barthélémy a assuré à un de mes amis que, si l'Empereur ou la cour de Vienne négocie, ce n'est point à Bâle.
« Si les sections de Paris continuent à se bien tenir, elles seront puissamment appuyées par Lyon et par tout le Midi. Il y a déjà des communications établies. Bayard est maintenant employé à Paris. Tout va bien, malgré de nombreux obstacles, et le succès ne serait pas douteux, n'étaient les armées3... »
Le 21 septembre , Grenville annonça à Wickham qu'il envovait deux agents dans le Midi, l'invitant à leur fournir des secours et à entrer en rapport avec l'agence royaliste que tenaient à Paris Brottier, Duverne de Presle et autres. Ceci semblait se rattacher au plan d'agitation électorale : à la même époque en effet, le bruit se répandit que l'Angleterre renonçait à une descente sur la côte occidentale de la France, et le marquis de la Féronnière adressa du quartier général de Stofflet au prince de Condé un chaleureux appel pour l'amener à entrer en France :
« Charette et Sapineau rassemblent leurs forces dans ce moment. Je ne puis vous dire aujourd'hui si c'est pour favoriser un
1 Fauche-Borel, Mémoires, I, p. 248 et suiv.
2 Movrnwt.LAriD, op. cit., p. 44, 68, va jusqu'à dire qu'il y réussit pendant huit mois; mais cela est plus que douteux, car Wiirmser avait eu connaissance des premières relations de Fauche-Borel avec Pichegru.
:; Wickham à lord Grenville, 16 septembre 1795. — Beçu à Londres le 6 octobre.