‹ L'Angleterre et l'emigration française de 1794 à 1801Chapitre 42 sur 156 · CHAPITRE III. - JUILLET 1195-JANVIEB · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. - JUILLET 1195-JANVIEB

Wickliam de lui fournir en secret les fusils et les salues de cavalerie que ne donne point l'Autriche1 :

<( J'ai appris hier avec une satisfaction infinie, par une lettre du prince de Condé, que le général Wûrmser s'était enfin déterminé à tenter le passade du Rhin et à envoyer Son Altesse Sérénissime en Franche- Comte. Cela m'a amené à suspendre le départ de M. d'Artès et à détruire les dépêches que j'avais préparées pour Votre Seigneurie, les considérant comme parfaitement inutiles.

« Je crains que les forces destinées à l'expédition soient à peine suffisantes, et le temps laissé pour préparer les choses à l'intérieur est beaucoup trop court. Rien cependant ne sera négligé, et, si le prince pénètre seulement dans la province, j'espère fermement un plein succès. Je calcule que quarante mille livres sterling seront nécessaires à Lyon, dix mille à Resançon et dix mille pour les dépenses imprévues ; le tout dans le courant d'une quinzaine. M. de Précy ne sera ici que le 18, et je crains que le prince de Condé n'ait traversé le Rhin avant cette époque î... »

Wickham supplée au temps qu'on lui refuse par une activité dévorante; le 14, il se déclare trop occupé par les détails d'organisation pour pouvoir écrire.

A Vérone, Louis XVIII signe les pouvoirs de Précy3 : il lui donne le commandement du Lyonnais et de tous les territoires circonvoisins, « nous réservant de prononcer, suivant que les cas particuliers l'exigeront, sur l'étendue du commandement que nous lui accordons dans ce moment-ci, et que les circonstances ultérieures peuvent exiger d'étendre ou de resserrer» . Cela manque de netteté, et Précy ne pourra point satisfaire par là les légitimes exigences de ceux qui vont se sacrifier pour leur roi. Aussi des instructions, signées du baron de Flachslanden, viennent-elles compléter et détailler les pouvoirs confiés à Précv. Ces instructions sont curieuses à divers titres : la cour de Vérone, dans un instant aussi critique , ne semble

1 Condé à Wickham, 9 novembre 1795.

- Wickham à lord Grenville, 13 novembre 1795. — Reçu à Londres le 9 décembre.

3 15 novembre 1795.

obéir qu'à des idées abstraites. Lorsqu'il s'agit encore de lutter, elle parle d'effacer jusqu'au souvenir de la division en départements; quand il faut tout faire pour se procurer des partisans et se concilier l'opinion publique, elle ordonne de résoudre violemment la question des biens nationaux. Cet égoïsme de caste, cette résistance constante à fléchir devant les nécessités du moment, devaient à juste titre irriter les puissances protectrices, rebuter les plus dévoués serviteurs de la restauration. Des esprits illuminés ou des hommes qui voyaient dans ces principes si absolus le seul moyen de satisfaire leurs appétits et leurs haines pouvaient seuls y trouver une raison suffisante pour suivre les princes :

a Le Roi pense qu'il est impossible, en s'établissant partiellement et successivement dans une partie quelconque d'une province de France, de rétablir sur-le-champ les anciennes formes, tant d'administration que de justice. 11 faut donc provisoirement laisser subsister lés choses dans l'état où on les trouvera, en élaguant seulement , de l'avis des communautés, les administrateurs qui n'auront pas leur confiance et les remplaçant par d'autres, sur la proposition qu'elles en feront elles-mêmes.

« Il serait à désirer que l'habitude de la division actuelle pût se perdre promptement, et on peut l'espérer d'après le mal que le peuple a éprouvé sous ce dernier régime. Il faudrait donc tâcher de profiter de l'occasion qu'offrira la soumission, qui ne s'établira que de proche en proche, pour effacer, si on le peut, les noms de district et de département...

u ...Quant aux propriétés, soit du clergé, soit des particuliers, qui ont été usurpées, l'intérêt du Roi est que, relativement au culte, il soit veillé à ce que tous les ministres qui s'y emploient aient provisoirement de quoi subsister. Entre les ministres du culte, il y en a de trois espèces : ceux qui ont refusé toute espèce de serment, ont été déportés et sont rentrés; ceux qui ont juré et qui ont conservé leurs places à ce litre; et les intrus qui ont occupé les places que la République a ôtées aux autres.

« Les premiers méritent toute espèce de faveurs; les seconds méritent de l'indulgence, d'autant que le plus grand nombre a été renvové après coup pour n'avoir pas voulu renoncer à leur religion.

CHAPITlil. III. — JUILLET 1795-JANV1EB 1796. 79

Quant à la troisième classe, elle ne mérite aucune sorte d'indulgence, et la confiance que les intrus auraient inspirée à leurs paroissiens ne suffirait pas même pour les faire tolérer.

« Les propriétaires laïques qui rentreront dans les provinces soumises seront remis sans difficulté en possession de leurs biens par l'autorité du général, au défaut des tribunaux, qui ne peuvent pas être rétablis dans les premiers moments.

« Le général veillera à ce que personne ne rentre dans sa propriété, même légitime, par violence et sans y être autorisé par lui. C'est le seul moyen que présente la circonstance actuelle pour éviter de tomber dans un désordre en voulant en abolir un autre.

« Les propriétés de ceux qui ne seront pas dans la province ou qui ne serviront pas dans l'armée qui se formera seront mises en séquestre pour leur être rendues quand ils se présenteront. Il en sera de même, à plus forte raison, des propriétés disputées dont les héritiers légitimes pourront être inconnus, et ce cas peut arriver souvent après tous les massacres qui ont été commis

« ...La plus grande partie des articles différents de cette instruction est plutôt l'expression du désir qu'a le Roi que telle forme soit suivie dans le rétablissement de l'ordre plutôt que telle autre, qu'elle n'est sa volonté précise et irrévocable. 11 faut nécessairement juger sur les lieux de ce qui est possible et se prêter aux circonstances, dans toutes les choses qui ne contrarieront pas les principes invariables que le Roi a fixés dans sa déclaration '. »

Comme moyens pratiques, Flachslanden propose, pour 1 administration des provinces insurgées, d'établir à Lyon une «sorte » de trésorerie où entreront les fonds « réels ou fictifs » que l'on pourra se procurer; et, pour faire disparaître les départements, on invitera chaque « communauté » à élire un syndic; la réunion des syndics formera l'administration provinciale, dont les pouvoirs cesseront quand l'ordre sera rétabli.

Cette dissertation académique fait contraste avec le style affairé, précipité, de Wiekham. Tout est prêt de son côté :

« Je prie Votre Seigneurie d'avoir une confiance entière dans mes efforts. Si cela est possible, en tout cas, une puissante diversion aura

1 13 novembre 1795.

lieu de ce côté d'ici à un mois. Lyon ne sera pas prêt avant trois semaines; de même pour la partie du Jura restée fidèle. Les provinces du Midi sont prêtes. J'ai écrit au prince de Gondé pour lui demander d'avancer dans les montagnes jusqu'à ce que je lui donne le signal, à moins qu'il ne trouve les passages sans défense. Il n'est pas content de ce retard, mais la prudence l'exige. Pichegru n'a laissé que quatre mille hommes dans toute la Franche-Comté.

11 ne pouvait décemment en laisser moins. >"ous n'avons donc rien à craindre, si ce n'est de l'armée du Sud. Je n'ai rien négligé pour stimuler le général Devins. Kellermann a donné une réponse assez évasive. Le fournisseur principal et deux généraux sont entièrement gagnés, et l'adjudant général de Kellermann, Gollinet, est à noire solde. Madier, l'un des nouveaux députés, a été l'un de nos principaux correspondants dans le Midi; les deux tiers de ses électeurs le savaient. Si Votre Seigneurie apprend par les journaux de Paris que le fort Saint-André, près de Salins, a été pris par surprise, vous pouvez considérer ce fait comme une preuve décisive que l'affaire a réussi à souhait dans le Jura.

a Orléans est désarmé. J'ai une lettre de Stofflet au Roi, datée du •21 octohre. Il est sans crainte pour lui-même. Ses dissensions avec Charette semblent irréconciliahles. Il est difficile d'en concevoir la cause. J'ai passé les six dernières semaines à arranger celles qui subsistaient de mon côté. Je trouve maintenant, par une expérience tardive, que rien n'a d'autorité sur les rovalistes, sinon un ton de commandement décidé. Je supplie Votre Seigneurie de nous envoyer au premier jour le duc de Bourbon '... »

A Vienne , Wickham fait un dernier effort pour que tout arrive à point ; il expose à sir Morton Eden tous les desiderata de la situation : donner à Gondé, outre ses huit mille hommes de troupes légères, dix à douze mille Autrichiens ; laisser sur le Rhin un corps qui garantisse ses communications ; le faire entrer en France par Porrentruv ou Besançon, tandis que les Lyonnais s'efforceront de le joindre. Quant au Midi, que les Autrichiens se rappellent les conquêtes faites par les républicains en hiver; ils doivent pouvoir en faire autant. Tout au moins faut-il une

Wicltham ù lord Grenville, 18 novembre 1795. — Reçu à Londres le

12 décembre.

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« certaine apparence » d'opérations offensives dans cette région . Puis le style de Wîckham s'élève; il devient pressant, chaleureux. Sans doute les émigrés sont très-coupables; mais il faut être charitable pour eux; le sort qui leur est échu les empêche « d'être eux-mêmes » ; ils sont néanmoins une force politique qu'il faut se concilier. L'Autriche peut-être, en cas d'insuccès, s'en prendra aux faux rapports qu'on lui adresse. Il importe d'établir nettement la situation : on se méfie de 1 Autriche. C'est un obstacle presque insurmontable. Elle-même s'abuse sur ses propres intérêts. Et ici Wickham traite avec une modération, une exactitude remarquables la question des indemnités :

« Je dois vous répéter que je regarde cette question comme la pierre angulaire de toute l'opération, et que toute personne bien informée, ayant quelque connaissance du véritable état de l'opinion publique à l'intérieur, qu'elle soit Française ou étrangère, amie ou ennemie; a toujours été de la même opinion.

« Si la cour de Vienne adopte le langage et la conduite d'un ami et d'un allié loyal et généreux de la monarchie et de la partie de la nation qui est animée de bons sentiments, je suis intimement persuadé qu'on peut raisonnablement en attendre les plus heureuses conséquences, tant pour la cause commune que pour les intérêts particuliers du gouvernement autrichien.

« Le prince de Condé m'a souvent dit, ce que je crois être strictement vrai, que la cour de Vienne pourrait gagner bien plus par la négociation que par la force. La dernière fois que je le vis, il ajouta presque textuellement ces mots : « Si elle agit loyalement « avec nous, il n'est pas un Français qui ne soit prêt à recon- « naître ses obligations et à consentir tout sacrifice raisonnable « sous forme d'indemnité. .Mais en me faisant jouer un rôle « indigne de mon pays, de mon nom, de ma famille, de ma répu- « tation personnelle, elle exaspérera toutes les personnes bien « disposées et rendra la guerre si complètement nationale que, « quelle que soit la forme de gouvernement adoptée par la suite, « elle ne doit espérer que sur ce qu'elle gagnera, à la pointe de « l'épée, contre un ennemi résolu à lui contester jusqu'à la der- « nière extrémité chaque pouce de son territoire... »

n J'en appelle à votre jugement : à supposer que l'Alsace soit véritablement l'objet des désirs de la cour de Vienne, Y occupation défait de toutes les villes principales par les troupes autrichiennes, en réservant le droit à une indemnité pour les frais de guerre, ne serait-elle pas pour l'annexion future de cette province une aussi bonne garantie que celle qui dériverait d'une simple conquête? Le concours actif et cordial des habitants bien disposés des départements voisins ne faciliterait-il pas infiniment la sujétion de la province'.''

« 11 me semble que la fortune de la maison d'Autriche est maintenant à son apogée, et que l'avenir peut être réglé pour toujours par la détermination qu'elle va prendre dans ce moment si critique... J'avoue cependant ma crainte que les espérances de la cour de Vienne n'aillent trop loin, et que les idées de conquête n'aveuglent ses ministres sur ses véritables intérêts1... »

Ce fut le dernier appel de Wickham à l'Autriche : il resta sans réponse.

Condé avait reçu l'ordre de passer le Rhin devant lui, à Mullheim, dans la nuit du 5 au 6 novembre. Wickham croyait que le passage serait effectué avant le 18. Le 20, rien n'était encore fait, et Condé se plaignait à Wickham de n'être pas maître de ses actions, d'être empêché parles Autrichiens euxmêmes d'exécuter les ordres qu'ils lui avaient donnés; ses chevaux étaient exténués par la disette de fourrages où il était laissé ; il en accusait les velléités pacifiques de la cour de Vienne*. A la même date, le colonel Crawfurd, voyant le délaissement de Condé, commençait à croire que les Autrichiens étaient décidés à prendre leurs quartiers d'hiver. Un incident cependant sembla démentir cette supposition; peu ^rave en fait, il revêtit aux yeux de Condé une importance telle qu'il convient de le rapporter ici avec quelques détails pour montrer la petitesse et le défaut de patriotisme qu'il y avait chez ce prince.

A chaque nouvelle entreprise devant aboutir à une invasion

1 Wickham i sir Moi ton Eden, 17 novembre 1795 •

2 Condé à YYiukliam, 20 novembre 17U5.

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