CHAPITRE III. — JUILLET 1795-JANVIER ltOC
du territoire français, 1 une des questions les plus controversées et les plus délicates avait toujours été la rédaction d'une proclamation au\ habitants. Cette fois, non-seulement le général Wûrmser entendait adresser quelques exhortations au peuple français, mais il voulait encore que Condé en lit autant. Il v avait à cela une certaine utilité : Condé, auprès de beaucoup de personnes, passait pour un suppôt de l'Autriche, plutôt que pour un prince français; aussi fallait-il autant que possible lui donner le caractère d'un sujet obéissant à son roi. Un mauvais plaisant que l'on avait d'abord cru être Bâcher, et que Ton sut plus tard n'être qu'un espion de Bâcher, avait publié une sorte de parodie d'un prospectus destiné à encourager la désertion dans les troupes républicaines; s adressant aux « bons Français » que l'on comptait voir bientôt déserter leur drapeau, il disait : « Ils auront l'avantage de servir Georges III et Louis XVIII, autant roi de France l'un que l'autre1. » Le général Wûrmser savait qu'en France mieux qu'ailleurs le ridicule tue un homme ou une cause ; il importait donc de l'éviter. Wûrmser croyait que Condé entrant en France à la tète d'une armée, parlant au nom du roi légitime et appuyant ses parole^ par des baïonnettes émigrées, sinon absolument françaises, échapperait mieux au ridicule que les agents inférieurs qui recrutaient des déserteurs pour le compte de personnes encore éloignées des frontières.
Par une note du 15 novembre, il invita donc Condé à signer et à publier une proclamation dont il lui envoyait le texte. Condé fut profondément choqué des termes de cette proclamation et de l'invitation qu'on lui faisait de n'y rien changer; il demanda énergiquement des modifications à Wûrmser, lui envoyant M. de la Jarre avec le texte qu il proposait; il écrivit à Wickham, à Louis XVIII, se plaignant de la violence qu'on voulait lui faire, de la révolte qu'en éprouvait son amour de la vérité. On verra par la comparaison des deux textes, celui
1 Wickham à lord Grenville, V août 1795.
imposé par Wûrmser, celui proposé par Condé, sur quels points ce dernier jugeait convenable de faire porter ses critiques, quels au contraire il acceptait sans murmure, et avec quelle émotion il écrivit à Wurmser pour lui faire admettie les changements qu il réclamait dans la forme de la proclamation1 :
« Les généraux autrichiens m'embarrassent beaucoup en exigeant de moi une proclamation dont je vous envoie la copie, et qu'on me prescrit de publier sans y rien changer.
u Je trouve cela un peu sévère; je sens bien que, soit que je la fasse, soit que je ne la fasse pas, ce ne sera pas moi qui empêcherai les Autrichiens de prendre l'Alsace pour eux, si cela leur convient; d'ailleurs, l'assurance qu'on donne qu'on ne veut ni envahissement, ni démembrement m'autorise en quelque sorte à ne
pas disputer sur le fond, quoique j'aimerais autant en être dispensé; mais d'exiger que je dise : Le Roi connaissant d'une manière positive les vues expresses du Roi, — par ordre exprès du Roi, — tandis que je n'ai aucune connaissance que l'Empereur ait fait part de ses dispositions au Roi, tandis qu'il ne m'a donné aucun ordre à cet égard [sic). Je ne sais point mentir, et surtout aux yeux de toute l'Europe. J'ai donc envové La Jarre à Wurmser pour porter les plus forles représentations sur ces phrases seulement, en consentant au fond, si [occurrence d'aucun envahissement ni démembrement est clairement énoncée dans la proclamation de Wurmser, que je demande à relater dans la mienne. Si l'on me refuse, contre toute justice et toute probité, je ne sais pas ce que je ferai ; mais j'espère toujours passer avant la réponse; je crois qu'il n'v aurait pas d'exemple d'un despotisme pareil à celui de vouloir forcer un honnête homme à affirmer ce qu'il ne sait pas î. »
Quant à l'assurance que l'Autriche ne poursuivait ni envahissement ni démembrement, il la trouvait suffisante, quoique à Vérone on fût convaincu du contraire, quoique lui-même eût souvent exprimé ses appréhensions à ce sujet; son ardent amour de la vérité n'allait pas jusqu'à trop éclaircir ce détail,
1 Voir ans Pièces justificatives, F et G.
3 Coinlé à YYickh.irn, 20 novembre 1795.