CHAPITRE III. — JUILLET I7f5-JANVIEB
et il proférait porter tous ses efforts sur une simple question de forme. Cette lettre se passe de tout commentaire : la haine politique peut seule expliquer, mais n'excuse pas un tel aveuglement, un tel défaut de sens commun.
Comme bien Ton pense, les généraux autrichiens ne pouvaient attacher au détail de leur rédaction primitive la même gravité que Condé; ils admirent sans difficulté les réclamations du prince, et, s'ils firent surseoir momentanément à la publication de la proclamation, ce fut pour les mêmes motifs qui arrêtèrent celle de Wiirmser, motifs que Ion connaîtra par la suite :
« La Jarre est revenu... On a trouvé mes représentations fort justes, et l'on n'exige point de moi que j'affirme aux yeux de l'Europe ce que je ne sais pas. Cependant on n'adopte pas ("je ne sais pourquoi) mes changements à la proclamation. Le 20 au soir, ils avaient été adoptés; le 21, on n'en a plus voulu. Cette vacillation prouve bien que la proclamation n'est pas venue de la cour, mais qu'elle a été faite par M. de Bellegarde. Au reste, on me tire d'embarras en me promettant de ne pas faire de proclamation jusqu'à ce que j'aie des nouvelles du Roi; mais on veut que je n'en fasse aucune jusqu'à ce qu'on ait de plus grands éclaircissements de la cour de Vienne. Je n'y vois pas de grands inconvénients; je serai en commençant comme j'ai été toute la campagne de 93, servant la cause sans explication. J'aurai cependant un avantage de plus dans celle-ci : c'est la confiance que doit inspirer la proclamation du général impérial que je vous envoie pour vous seul, attendu qu'elle n'est pas encore publiée; il faut avouer que les termes en sont clairs1. »
La proclamation de Wiirmser était aussi modérée et satisfaisante que possible, si tant est que l'on attache quelque valeur à ces sortes de déclamations. En voici les premiers mots :
« Seckenheim, 17 novembre.
« Chacun connaît l'injustice de la guerre, fruit des premiers troubles dont la France n'a cessé d'être ravagée, qui lut déclarée à
1 Condé à \Yic!<ham, Mullheim, 2V novembre 1795.
l'Empereur sans motif, et dans laquelle, au lieu de se proposer, comme on Ta faussement et méchamment répandu, des vues d'envahissement et de démembrement, Sa Majesté Impériale n'a jamais eu et n'a encore pour ohjet que le soin de sa propre défense et de celle de ses alliés; le premier de ses vœux ayant toujours été de voir au plus tôt le bon ordre se rétablir et s'affermir en France, de manière à pouvoir renouveler avec elle les anciennes relations de bon voisinage et d'amitié.
« En attendant que ce vœu de Sa Majesté Impériale, qui est celui de tous les bons Français, vienne à se réaliser, son armée étant dans le cas d'entrer en Alsace, nous déclarons, etc. '. »
Tandis que cet incident si futile se déroulait sur les bords du llhin pour se terminer à la satisfaction de tous, des événements autrement graves se produisaient ailleurs. Le 23 novembre, l'armée austro-piémontaise du général Devins, vaincue par Kellermann . abandonnait la rivière de Gênes et commençait un mouvement de retraite qu'elle poursuivit jusqu'à Dego. 6ette défaite allait avoir deux résultats : elle avait été précédée d'offres de paix faites par la France à la Sardaigne , qui se montrerait sans doute dorénavant encore plus disposée à négocier9 ; d'autre part, cela empêchait totalement de compter pour l'avenir sur lès généraux commandant les armées françaises du Midi.
En même temps, tout était compromis à Lvon par l'arrestation sur la frontière d'un agent de Wickham, nommé Bésignan. A plusieurs reprises Wickham s'était plaint de l'imprudence de cet agent. Pendant deux mois, il avait pu retarder son départ sous divers prétextes. Le malheur voulut qu'il le laissât partir quelques jours avant l'événement dont on se promettait tant et de si beaux résultats. On saisit sur la personne de Bésignan une (juantité de papiers compromettants. Bésignan avait en ■ >a possession des lettres des principaux administrateurs de départements, de districts et de municipalités àe> provinces de
1 Cette proclamation fut imprimée, mais non distribuée; Wickham en envoya ("|ii<- .■ lord Grenville le 27 novembre I7(.)."i. - Wickham à lord Grenville, 5 décembre 1795.
CHAIMTIU. III. — JUILLET 1195-JANVIER l'Oii. 8:
la Loire supérieure; sans en avoir de Wickham, il pouvait cependant être porteur de notes où se trouverait le nom du ministre anglais, ce qui ne manquerait pas d'amener des complications avec la Suisse.
Aussitôt que la nouvelle de 1 arrestation se répandit, ce fut une panique générale. Imbert et presque tous ses amis réussirent à prendre la fuite. Tout était probablement manqué, et Wickham terminait la dépêcbe dans laquelle il donnait ces n< nivelles par quelques paroles de mauvais augure :
« Je m'aperçois que le colonel Crawfurd a fait part à Votre Seigneurie de ses craintes que l'expédition projetée du prince de Condé n'ait pas lieu, ou qu'elle soit exécutée de telle manière qu'il devienne vraiment désirable que le prince reste où il est. J'espère sincèrement qu'il ne résultera d'autre mal de tout cela que la perte de l'argent dépensé '. »
Wickham n'était cependant pas homme à se satisfaire de simples probabilités; si l'expédition de Condé ne devait pas avoir lieu, au moins n'en était-on pas certain; quanta Lyon, on ne connaissait pas exactement la situation. Précy venait d'arriver de Vérone, le colonel Crawfurd de Mullheim; à trois, on réussirait peut-être encore à organiser quelque chose pour la fin de Tannée. Après plusieurs conférences, on arrêta le plan suivant, qui s'appliquait à quatre situations différentes" :
1° Si l'arrestation de Bésignan mettait fin à tout espoir d insurrection, on devait s'opposer au passage du Rhin par Condé, à moùis que les Autrichiens ne se fussent déterminés à agir au-dessous de Strasbourg avec une vigueur telle que Pichegru et Jourdan se trouvassent tous deux suffisamment occupés, — à moins encore que Huningue et Porrentruy n'ouvrissent leurs portes à Condé ( « ce que nous avons quelque vague raison d espérer » , disait Wickham) et que les Autrichiens ne s'engageassent à maintenir ses communications ouvertes.
1 Wickham à lord Grenville, 25 novembre 1795.
2 Wickham à lord Grenville, 27 novembre 1795.
2° Si l'affaire de Lyon continuait, mais que l'Autriche voulût faire hiverner ses troupes, on devait arrêter l'insurrection, s opposer au pas>age du prince. Pour expliquer cette décision, Wickham, ignorant encore la défaite de Devins, disait que ni lui ni ses compagnons ne croyaient à la possibilité dune action de 1 armée piémontaise par le sud.
3° S il devenait impossible d arrêter 1 insurrection et au'aucun fort ne se rendit au prince, on laisserait à Condé et à Précy le soin de décider s'il y avait lieu de joindre les insurgés, et l'on ferait tout pour empêcher les Autrichiens d'hiverner.
4° Si enfin Grawfurd, en retournant à Mullheim, apprenait que l'invasion était décidée, on tâcherait que Condé ne fût pas exposé à revenir sans avoir rien fait.
Tel était le plan d'action; mais chacun de ses trois auteurs n'y donnait qu'à regret son assentiment:
" Nous sommes d'avis, le colonel Crawfurd et moi, que la marche du prince de Condé, aussi bien que tous les mouvements de l'intérieur, soient retardés jusqu'à l'ouverture de la prochaine campagne. Cette opinion est cependant absolument indépendante de la probabilité d'une paix partielle, qui, l'expérience nous l'a montré, devrait entrer dans nos calculs1... »
Quant à Précy, il était opposé à toute opération pendant 1 hiver, alors même que les Autrichiens occuperaient Huningue et Porrcntruy, sous prétexte que les insurgés ne pouvaient se procurer les munitions nécessaires. Wickham attribuait son opinion à une certaine jalousie contre Imbert et au désir qu'avait Précy de commander un corps qui rejoindrait Lyon par la Savoie. Néanmoins Précy était disposé à aller partout où on lenverrait.
Le 27 novembre, ces dispositions étaient arrêtées à Lausanne; il semblait que tout y fût prévu. Tout l'était en effet, sauf ce qui se réalis;i : le 28, Condé écrivit à Wickham que l'on renonçait à passer le Rhin pour aller en haute Alsace.
1 Wickham à lord Grenville, 27 novembre 179.").