CHAPITRE PREMIER. — OCTOBRE 1794-MARS
que prenaient les affaires de la coalition. Avec sa netteté et sa justesse de vues habituelles il avait montré que Ton faisait fausse route; que, la France s'imaginant combattre pour la liberté contre la tyrannie , il convenait d'empêcher la cause des souverains de s'isoler de celle des peuples. Contre une révolution, disait-il, il faut employer des moyens révolutionnaires, et manier les éléments d'anarchie et de république pour en venir à bout. Que Ion excite des mouvements intérieurs et que l'on en profite, soit; mais que l'on ne cherche pas à en accaparer la direction et les résultats l. C'est aussi dans ce sens qu'est rédigé le mémoire du 1G septembre, particulièrement destiné à Pitt :
« Quel que soit le fondement du bruit répandu depuis deux mois de la prochaine reconnaissance d'un régent de France, du rassemblement des émigrés et d'un projet sur la Vendée, il est difficile de se persuader que les puissances attendent aucun effet important de ces mesures, et surtout de la première, dans les conjonctures actuelles.
« Déclarer que l'on renonce à toute conquête à l'instant où l'on vient d'abandonner celles qu'on avait faites, donner un roi et un régent à des armées victorieuses et à une assemblée toutepuissante qui ne souscrirait au retour de la royauté qu'après des revers capables de réformer l'esprit public, ce serait s'exposer à la dérision de ces républicains et fortifier le fanatisme de leurs troupes.
« Je puis assurer, d'après une connaissance exacte des dispositions publiques, que celte reconnaissance ne donnerait, au moment présent, ni un bataillon, ni une commune au parti de la royauté; qu'elle rallierait les différentes factions à l'intérieur et qu'elle exciterait contre les alliés et le régent une haine encore plus générale et un mépris plus insolent.
«Ces mesures, dont le sort eût été différent à des époques plus favorables, ne serviraient qu'à contrarier, qu'à éteindre peut-être à jamais ce qu'il reste de ressources intérieures; elles paraissent
1 Voir notamment son mémoire à lord Elgin, du 20 novembre 1793. (Mémoires, I, p. 417)
devoir être renvoyées à posteriori, lorsqu'elles auront été combinées et modifiées d'après la nature de ces ressources.
a A moins que les puissances ne possèdent des moyens inconnus de subjuguer la France par la force, celle-ci ne peut être employée utilement que comme auxiliaire des mobiles qui travailleraient à rétablir le gouvernement monarcbique1... »
Ce langage était bien différent de celui que tenaient à la cour de Londres les représentants des princes français : se méprenant sur le caractère qu'avait pris la lutte soutenue par la Convention contre les puissances étrangères, la plupart des émigrés pensaient que la reconnaissance solennelle de Louis XVII et du Régent par les cabinets européens produirait en France la plus profonde et la plus heureuse impression. A Londres, ceux-là formaient la majorité, et l'opinion de Mallet du Pan dut paraître quelque peu discordante dans le concert de demandes adressées dans ce sens aux Anglais.
Mounier était plus explicite encore dans sa lettre à lord Grenville :
« Je ne puis trop répéter à Votre Excellence que malgré mon zèle précédent en faveur d'une monarchie limitée, le despotisme absolu d'un seul me paraîtrait un grand bienfait pour la France. Je ne diffère des autres royalistes qu'en ce que je juge nécessaire de consulter plus les possibles que les affections, et d'examiner plus le parti qu'on peut tirer des circonstances que ceux que l'on adopterait si l'on disposait des événements 2... »
Puis, dans un mémoire annexé à cette lettre, Mounier déclarait que l'insurrection de la Vendée n'avait aucune chance de s'étendre , qu'il fallait recourir à d'autres moyens, et que ces moyens étaient offerts par les chefs du parti constitutionnel. Trois conditions étaient posées par ce parti : 1° il y aurait amnistie ; 2° tandis qu'on préparerait la restauration, les armées étrangères cesseraient d'agir contre les troupes françaises;
1 Bei h .'i Londrei le 10 octobre 1794.
2 23 septembre 1794. — Reçu à Londres le h octobre.