CHAPITRE IV. — JUIN-DECEMBRE I"«J
me marquer. J'y répondrai en vous disant avec franchise qu'il me paroît que la première phrase de ce que vous vous proposez d'écrire pourroit être susccptihle d'un sens plus étendu que celui que j'avois voulu exprimer. Je crois ne pouvoir mieux faire qu'en me rapportant, pour ce qui regarde la question de la reconnaissance du Roi, aux termes du mémoire que j'ai eu l'honneur de vous remettre. Vous y verrez que, quoique nousy ayonsexprimé que le droit de succession est incontestable, nous avons cru devoir ajouter que des démarches formelles pour la reconnaissance du Roi pourroient en ce moment faire plutôt du mal que du bien à la cause commune. Ce que j'ai voulu dire relativement aux princes de la maison de Bourbon se rapporte au cas où il y auroit une ouverture pour faciliter au Roi les movens de se mettre à la tête d'un parti dans l'intérieur. Dans ce cas, nous sommes très-persuadés que les alliés de Sa Majesté lui sçauroient bon gré de ne pas avoir mis du délai dans ses démarches pour cet effet'... »
Définitivement rebuté, d'Harcourt se consola en écrivant contre le mémorandum de lord Grenville une longue protestation où il s'efforça de réunir tous les arguments qui militaient à ses yeux en faveur de la reconnaissance de Louis XVIII. Non plus qu'aucun royaliste pur, il n'avait su saisir le côté pratique et raisonné de la politique anglaise; il n'y voyait qu'un refus d'accueillir ses demandes, sans y discerner les véritables avantages que les royalistes en pouvaient tirer. Diplomate essentiellement classique, il croyait fermement que la reconnaissance d'un souverain par une puissance empêchait celle-ci de traiter avec un successeur en qui il ne voyait qu'un usurpateur : l'avenir lui donna tort. Mais si tel était le fond de sa pensée, il ne pouvait le dévoiler à ceux-là mêmes dont il craignait la défection. C'est pitié de voir le pauvre duc se torturer pour tâcher d'obtenir ce qu'il convoite, et, après avoir accumulé tous les arguments les plus mauvais, « se soumettre avec confiance » aux décisions du cabinet de Saint James, quelles qu'elles puissent être2.
1 Lord Grenville au duc d'Harcourt, 23 juin 1795. Texte français. Voir aux Pièces justificatives, I.
Affirmer, comme le faisait d'Harcourt dans son mémoire du 26 juin, que la Révolution tout entière n'est que l'œuvre de la force brutale, que « l'émigration des ordres reconnus dans l'Etat » prouve que la majorité du peuple français veut la monarchie légitime, c'est se conformer aux saines traditions des royalistes; mais venir implorer d'une puissance, dont la veille encore on était l'ennemi, de faire rentrer la France dans la balance de l'Europe; donner, comme preuve de l'esprit de conciliation dont sont animés les princes, la « douceur des mœurs de la famille royale ■-•• , c'est, plus que de raison, s'exposer à la risée de la diplomatie.
Cette composition du duc d'Harcourt ne pouvait avoir grand succès à Londres, car nulle part d'Harcourt n'avait indiqué l'utilité directe et spéciale que trouverait l'Angleterre à une reconnaissance immédiate de Louis XVIII, Au moment où les négociations de Bàle faisaient craindre une pacification générale, le gouvernement britannique ne pouvait consentir à se compromettre si avant. Tout était incertain dans les projets des puissances à l'égard de la France. N'étail-il pas naturel d'attendre, pour frapper « le coup d'éclat», quelque événement de haute importance, tel que le succès de l'expédition de Vendée, qui sans aucun doute encouragerait les hésitants, rallierait les dissidents? Si la reconnaissance n'était qu'une pure forme, comme le disait d'Harcourt, produirait-elle elle-même cet « éclat »? D'Harcourt d'ailleurs s'efforça de mettre à profit les dispositions du cabinet de Saint-James, quelque insuffisantes qu'elles lui parussent. Il fallait une province royaliste: <>n l'aurait. D'Harcourt écrivit à Puisaye ; s'adressant à un ami politique, il lui dévoila le véritable motif qui l'avait ;;uidé flans cette affaire et le pria de hâter la proclamation de Louis XVI II :
« Je ne doute pas que l'armée et la province, dès qu'elles auront appris la mort de Louis XVII, n'ayent proclamé Louis XVIII. Cette acclamation sera du plus {;rand effet, non-seulement pour le royaume, mais aussi pour la politique de toutes les puissances,.