‹ L'Angleterre et l'emigration française de 1794 à 1801Chapitre 53 sur 156 · CHAPITRE IV. — JUIN-DECEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — JUIN-DECEMBRE

« Une personne choisie va être incessamment envoyée en mission confidentielle auprès du nouveau roi, dont le droit de succession est, bien entendu, reconnu incontestable par Sa Majesté, et qui doit par conséquent être considéré connue héritier des droits et prétentions de son frère et deson neveu, quoique tout acte de reconnaissance formelle puisse sans doute être avec profit ajourné jusqu'au moment où il pourra être accompli de concert par toutes les puissances, et où il y aura un parti constitué à l'intérieur. L'un des objets de la mission sera de recommander dans les termes les plus énergiques quelque déclaration publique d'amnistie, exprimant le désir d'unir tous les partis. Je donnerai pour instructions à l'envoyé, de demander que l'on trouve les moyens de vous permettre de tenir le même langage, comme venant directement du Roi '... »

Pour cette mission, lord Grenville fit choix de lord Macartney. Homme d'esprit à l'occasion, un peu anecdotier, bon observateur, Macartney s'en acquitta avec talent. Il n'avait point à agir, mais à voir, à causer, à rendre compte ; il rédigeait ses dépêches avec complaisance, recherchant souvent le détail malicieux. Appliquée à une cour minuscule, comme celle de Vérone, à des objets où l'on se contentait d'un échange de vues sans jamais négocier d'une façon précise, celte méthode était suffisante. Les dépèches de Macartney sont souvent amusantes et instructives ; parfois même on y remarque une certaine profondeur.

D'après les instructions qui lui furent données le 10 juillet*, Macartney devait avant tout chercher à prendre la « direction de la conduite » de Louis XVIII. Le duc d'Harcourt avait fort imprudemment déclaré que son roi ne plaçait plus son espoir que dans les bons offices de l'Angleterre : lord Grenville s'empara de cette déclaration pour mettre les émigrés à l'épreuve, voir si tels étaient les véritables sentiments de la cour de Vérone, et faire son profit de ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les paroles emphatiques de d'Harcourt.

1 Lord Grenville à Wickham, 6 juillet 1795. * Voir aux Pièces justificatives, J.

Ce principe général une fois posé, les instructions abordaient chacun des points particuliers sur lesquels l'attention de lord Maeartney devait être appelée. En premier lieu, il se refuserait à toute reconnaissance officielle de Louis XVIII, mais en laissant voir que la mesure serait bientôt prise, et que l'Angleterre avait déjà consulté les puissances, comme elle l'avait promis dans la note du 22 juin. Puis, Maeartney conseillerait à Louis XVIII de faire un manifeste où l'on parlerait successivement :

1° D'une amnistie générale, dont ne seraient exceptés que quelques régicides;

2° De la forme de gouvernement à établir;

3° De la question des biens nationaux.

Sur ces deux derniers points, pour ne mécontenter personne, Macartnev proposerait de renvoyer toute décision jusqu'après le rétablissement de l'ordre.

Grenville indiquait ensuite que, le séjour de Vérone lui paraissant peu convenable, le roi pourrait se transporter en Allemagne, en Espagne ou à Rome. Il renvoyait Maeartney à la note du 22 juin et aux conseils qu'elle contenait à l'adresse de Louis XVIII. Enfin, il marquait que, si la reconnaissance officielle avait lieu, il faudrait aussitôt causer des indemnités, en prenant pour base des annexions coloniales pour l'Angleterre, et pour l'Autriche une amélioration de sa frontière défensive, surtout dans les Pays-Bas.

Ce qu'il y a de remarquable dans ces instructions, c'est qu'elles font successivement allusion à toutes les questions, sans jamais insister sur aucune : la ligne de conduite tracée à Maeartney consistait principalement à ajourner les solutions, dans la crainte qu'elles ne fussent défavorables, et à laisser dans la pénombre et le doute ce qui aurait dû être clair et net. On appréhendait tellement d'aboutir à la constatation de divergences graves et d'intérêts inconciliables, que l'on remettait sans cesse à une époque ultérieure les discussions et le^ règlements. Etait-ce le moven d'obtenir d'une alliance

Page 1