CHAPITRE IV. — JUIN-DÉCEMBRE
hétérogène des résultats efficaces? II est permis d'en douter: à marcher sans savoir exactement où l'on va, il est aisé de faire fausse route.
Macartney arriva à Vérone le 6 août 1795. Louis XYI1I était extrêmement impatient de voir l'émissaire anglais, dont d'IIareourt lui avait annoncé la prochaine venue. Il voulut lavoir à dîner sans retard et lui fit l'accueil le plus gracieux : il se répandit en expressions de gratitude pour la bonté sans seconde de la cour de Londres ; l'empressement mis à envoyer un représentant à Vérone était particulièrement regardé par lui comme une marque de solide amitié. Dans l'espace de cinq jours, Louis XVIII accorda à Macartney plusieurs audiences, dont l'une ne dura pas moins de trois heures; c'était plus qu'il n'en fallait pour qu'un homme intelligent découvrit l'état d'esprit du prétendant.
Le premier soin de Louis XVIII fut de faire amende honorable pour les fautes que lui ou son frère avaient commises, fautes qui avaient jeté quelque froid dans les relations des princes avec le gouvernement britannique : il affirma que son plus vif désir était «de se conformer, autant que possible, aux vues du roi de la Grande-Bretagne, dont la fraternelle sollicitude pour ses intérêts et les efforts magnanimes pour les faire triompher étaient si profondément gravés dans son cœur » . Puis il revint sur l'éternelle question de la reconnaissance, arguant des bonnes dispositions de la Gzarine à cet égard1 :
« Le Roi se flatte que la reconnaissance officielle de son titre viendra bientôt lui créer une nouvelle obligation ; il ne la désire pas par un motif de vaine ambition, sentiment qui, selon lui, ne peut lui être prêté par aucun de ceux qui le connaissent, mais par nue conviction intime que cela contribuerait très-efficacement au succès de sa cause. Il m'a dit que l'impératrice de Russie était prête à le
1 Le 20 juillet, Wickham avait écrit à Grenville que tout le monde était d'accord en France pour dire" que la reconnaissance de Monsieur aurait le plus grand effet à Paris et dans les provinces. Wickham d'ailleurs s'abstenait de donner son avis sur l'opportunité de la mesure.
reconnaître comme roi, comme elle l'avait fait sans hésitation lorsqu'il était régent, et que, si la Grande-Bretagne se joignait à elle dans cette démarche, il était persuadé que les autres puissances dont nous attendons !e concours suivraient l'exemple sans retard. Il semble croire que, si nous ne lui donnons pas cette consécration, sa qualité de roi demeurera incomplète, et ne sera ni suffisamment sentie par ses amis, ni suffisamment crainte de ses ennemis. Il m'a déclaré que, malgré ce que l'on attend de la cour de Vienne, il craignait que, jusqu'à sa reconnaissance par l'Angleterre, l'armée de Gondé ne fût pas mise en état, et que celle du maréchal Glerfayt ne fût pas invitée à agir, comme elle le pourrait; qu'il y avait à cette heure en Vendée un parti royaliste tout aussi capable de se maintenir que les années précédentes, et auquel la reconnaissance donnerait une force égale à celle que la reconnaissance puiserait dans l'existence de ce parti. Il ajouta qu'après tout ce qu'il avait dit sur ce point, et si ses arguments n'avaient pas tout le poids désirable, il acquiescerait au jugement porté par ma cour, particulièrement parce que l'expédition de son frère Monsieur lui apparaissait comme un grand pas vers la reconnaissance et comme un gage sérieux que nous aurions agi seuls, si nous n'eussions été embarrassés des autres puissances1. »
Cette façon de poser la question ne manquait pas d'habileté : Louis XVIII cherchait en effet à faire naître quelque jalousie entre l'Angleterre et la Russie ; sans insister autrement sur ce point, il laissait seulement entrevoir que la Czarine devancerait peut-être les ministres anglais. Malheureusement, malgré ses protestations d'amitié et de soumission, Louis XVIII avait quelque chose à se faire pardonner : par une mesure qui à ses yeux était fort adroite, il avait beaucoup augmenté les difficultés de ses rapports avec les puissances.
Macartney avait été chargé par son gouvernement d'obtenir de Louis XVIII qu'il fit un manifeste, et l'on sait dans quel esprit de modération lord Grenville concevait le programme que devaient adopter les princes, quelle forme habile il con-
1 Lord Macartn<\ à lord Grenville, Vérone, 12 août 1795. — lleçu à Londres le '.>\ août.