CHAPITRE IV. —JUIN-DECEMBRE
seillait de lui donner1. Sans doute c'était là se montrer trop exigeant; jamais les princes ne consentiraient à une concession de ce genre; leur drapeau devait rester aussi blanc à leur rentre'e en France qu'il lavait été à leur sortie. Certes, ils le disaient du moins, la France avait le plus pressant besoin de voir revenir ses souverains légitimes; mais, tant qu'elle ne ferait pas acte de contrition intégrale, on lui laisserait attendre son salut : par exemple, il était de la première importance de mettre à mort ou d'exiler quelques centaines de régicides, avant de songer à rendre au peuple français cette paix dont on se croyait le seul dispensateur possible. Etait-ce attachement aux principes? ou plutôt fatuité et crainte? fatuité de croire que les sujets iraient jusqu'au bout des concessions pour rappeler leurs maîtres; crainte de se voir dépouiller de quelques-uns des anciens privilèges? L'attachement aux principes semble assez effacé chez des princes disposés à préférer l'intégrité de leurs prérogatives à celle du territoire.
Néanmoins, protégé de l'Angleterre, Louis XYIII aurait difficilement pu refuser d'accéder à une demande aussi raisonnable que celle d'un manifeste modéré et conciliant. Cette pensée poursuivait les fidèles conseillers du prince :
«L'époque de l'arrivée des secours promis par l'Angleterre est plus que douteuse. Si donc on prenait le parti de retarder la promulgation (de la déclaration) jusqu'à ce que des espérances si souvent trompées se réalisassent, il en résulterait, outre la perte de temps, que les puissances pourraient proposer une proclamation contraire aux principes du Roi et sur laquelle il serait embarrassant de se défendre, si on ne l'avait pas prévenue2... »
Louis XYIlï s'empressa de faire sa déclaration : il y affirmait ouvertement son désir de rendre la France aux douceurs de l'ancien régime, qu'il considérait comme « une arche sainte» . La France, disait-il, a une antique constitution qui n'admet
1 Voir aux Pièces justificatives, H et J.
5 Le baron de Flachslanden au comte d'Antraigue», Vérone, 8 juillet 1795. — British Muséum, Mss., Add. 8055.
pas le despotisme : « En distinguant trois ordres..., elle a i indiqué avec pre'cision l'échelle de subordination sans laquelle I la société ne saurait exister. Mais elle ne donne à aucun \ des trois ordres des droits politiques qui ne soient communs à tous. Elle rend tous les emplois accessibles aux Français de toute classe... » S'il v a eu des abus, c'est en rendant au roi la plénitude de ses pouvoirs qu'on les corrigera. Tous les Français auront droit à la clémence royale; mais les régicides en seront exceptés.
Une fois ce chef-d'œuvre rédigé en cachette, il fallait encore s'assurer que des esprits malintentionnés ne chercheraient pas à en dénaturer la portée, ni même à en corriger les termes, tout v étant sacro-saint. La plus grande réserve fut recommandée aux personnes qui eurent le bonheur d'en recevoir tout d'abord communication :
a... La déclaration étant absolument destinée pour la France, le Roi ne juge pas à propos qu'elle ait aucune publicité extérieure, — au moins jusqu'à ce qu'elle ait produit son effet. Il ne faut donc ni la faire imprimer, ni convenir avec personnede son existence '...)>
Quant aux fonds nécessaires à la publication en France, on en demandera à l'Espagne, on en prendra au besoin sur la cassette particulière de Louis XYIII : rien de plus simple. Restait cependant une difficulté : les émigrés qui servaient sous les ordres de Condé avaient des titres à entendre la parole de leur roi bien-aimé ; mais publier le manifeste dans l'armée de Condé, c était s'exposer aux critiques des Autrichien^, à celles de Wickham. On s'arrangea cependant le mieux du monde, à en croire ce dernier : le prince de Condé reçut l'ordre de lire le manifeste à son armée et de le faire imprimer sans en informer personne :
«Le colonel Crawfurd aura communiqué à Votre Seigneurie le manifeste du nouveau roi. Rien de plus déplaisant, de plus désa-
1 Même dépêche.