‹ L'Angleterre et l'emigration française de 1794 à 1801Chapitre 57 sur 156 · CHAPITRE IV. — JUIN-DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — JUIN-DÉCEMBRE

d'une façon très-vivante et avec beaucoup d'esprit et d'enjouement. 11 affirma qu'il désirait, autant qu'homme du monde, une amnistie complète, dont on n'excepterait que les régicides; parmi les régicides eux-mêmes, il ne refuserait pas sa clémence à ceux qui s'en rendraient dignes par quelque service important et signalé. Ceux-là ne seraient pas supportés en France; mais ils seraient autorisés à emporter leurs biens en Amérique, seul pays où ils pourraient sans doute désirer d'aller ou espérer être reçus.

« Quant à l'ancienne constitution de la France, il la regarde avec la même vénération que celle qu'avait lord Coke pour notre droit coutumier : c'est la sagesse des siècles, la perfection de la raison , etc., etc., et il la considère comme la seule forme de gouvernement qui convienne au peuple français, et qui puisse tempérer son impétuosité. En même temps, il m'assura qu'il avait la ferme intention, une fois rétabli sur son trône, d'apporter toute son attention à la répression des abus, et à ôter la rouille qui, comme il le dit, revêt avec le temps les meilleures institutions humaines. Pour les droits féodaux, les corvées, certains péages et des servitudes ridicules dont on s'est plaint et que l'on a exagérés, il ne croit nullement désirable de laisser tout cela subsister sur l'ancien pied; mais il pense que l'on doit rendre à tous une justice impartiale; que ceux qui étaientsoumis à ces droits ou à ces corvées ont bien su accepter les bénéfices qui y étaient attacbés, et souffraient dès lors pour l'avoir voulu; que, si on les délivrait, il était juste qu'ils remboursassent les perdants et payassent une amende, une rente ou une compensation quelconque au seigneur. — Il ne croit pas d'ailleurs qu'il y aura de grandes difficultés sur ce point ; il pense qu'il pourra régler la chose par sa seule influence personnelle, et sans en faire une matière à légiférer. Quant aux assignats, la question esttellement vaste et embrouillée qu'on ne peut s'engager à rien pour le présent; lorsque le moment d'étudier l'affaire viendra, il se laissera guider, dit-il, par son ' amour bien connu de la justice1. »

Si Ton n'était accoutumé à voir les souverains déchus se bercer des plus singulières illusions, le langage tenu par Louis XVIII paraîtrait pour le moins extraordinaire : peutêtre une étude trop exclusive des temps anciens empéche-

1 Lord Macartnev à lord Grenville, 12 août 1795.

11 i L'ANGLETERRE ET L'EMIGRATION FRANÇAISE.

t-elle de saisir les réalités du présent ; peut-être aussi la foi dam des principes immuables jette-t-elle un voile impénétrable sur ce qui doit être changeant. Appelé à résoudre deux des questions les plus graves qui puissent se présenter en politique, la suppression des droits féodaux, la légitimité de la propriété des biens nationaux, Louis XVIII affirmait que son influence personnelle suffirait dans le premier cas, que son amour connu de la justice l'inspirerait au moment voulu dans le second. Les événements auxquels il avait assisté ne justifiaient guère pourtant une telle présomption de sa part.

Restait une dernière question : celle de la résidence de Louis XVIII. Sur ce point encore, il se montra intraitable, rejetant toutes les idées que lui soumettait l'Angleterre, refusant Rome, Gibraltar, demandant à être conduit immédiatement dans un endroit d'où il pourrait, au premier signal, se transporter en France, à Cuxhaven par exemple. Les instructions de Maeartney étaient très-précises : le gouvernement anglais entendait garder Louis XVIII sous sa main pour se servir de lui comme d'un instrument au jour du besoin. Mais l'instrument était un homme avec des préjugés et des répugnances; ce qu'il fallait avant tout, c'était empêcher Louis XVIII de se mettre sous la coupe de quelque autre cabinet, moyennant quoi l'on s'accommoderait avec lui : ainsi du moins le comprit Maeartney, et il donna son assentiment à une combinaison qui ne satisfaisait probablement aucune des parties. La phraséologie sentimentale du prétendant devait d'ailleurs souvent embarrasser le diplomate anglais et lui faire perdre de vue la véritable portée de ses instructions :

« Au sujet de sa résidence, le Roi sentit vivement les inconvénients et la malséance de rester à Vérone, quoiqu'il reconnût n'y avoir pas été molesté, et y avoir même reçu certaines marques d'attention qu'il n'aurait peut-être pas rencontrées en bien d'autres endroits; le seul désir de son âme à cette heure, la seule situation qu'il puisse envier est d'agir à la tôle de ses fidèles partisans de la Ven lée, de jouer le (oui /jour le tout, et de trouver

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