‹ L'Angleterre et l'emigration française de 1794 à 1801Chapitre 59 sur 156 · CHAPITRE IV. — JUIN-DECEMBRE 1795. HT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — JUIN-DECEMBRE 1795. HT

Majesté a pensé premièrement qu'il y auroit nue sorte d'inconséquence de sa part à s'enfoncer davantage en Italie, dans le moment où elledevoit désirer par-dessus tout de se rapprocher de ses États, et que cette démarche pourroit produire un mauvais effet dans l'opinion.

i. 2° Llle pense que de s'embarquer dans la Méditerranée peut entraîner des longueurs de navigation, une longue séparation des nouvelles, toutes les incertitudes enfin, si communes sur mer. Le Roi préférerait donc de s'embarquer à Cuxhaven et de s'y porter par terre.

« Cet article n'ayant pas été prévu dans les instructions données à Milord, il a été convenu qu'il enverrait un courrier au roi son maître pour savoir ses intentions.

« Le Roi, désirant surtout de donner à Sa Majesté Britannique des preuves de sa confiance entière dans ses conseils et dans ses bons offices, ne veut pas avoir l'air de presser ses résolutions en se portant sur-le-champ au lieu de rembarquement pour les attendre.

« Mais, le séjour de l'Italie l'éloignant de ses affaires et lui paroissant pénible à prolonger, il a pensé qu'il pourroit attendre la décision dans un lieu de l'Allemagne d'où il lui seroit libre de se porter rapidement où sa présence seroit nécessaire.

« Il a jeté les veux, après en être convenu avec Milord, sur la petite ville de Pforzbeim, faisant partie du margraviat de Baden- Durlacb, en Souabe. — Là il sera, en attendant le retour du courrier, à portée de toutes les nouvelles de l'intérieur, sans en être assez rapproebé pour user, pour ainsi dire, l'effet de sa présence; il pourra d'un moment à l'autre suivre les indications de Sa Majesté Britannique, et il prouvera à l'Europe que le poids seul des circonstances Fa tenu dans un aussi grand éloignemeiit.

« Le Roi fait faire en conséquence les démarebes nécessaires auprès de M. le margrave de Baden, et il compte partir de Vérone dès qu'il sera accusé du consentement de ce prince '. »

Macartney, outre ses longues conférences avec Louis XVIII, eut également plusieurs entrevues avec le maréchal de Castries et le baron de Flachslanden, les deux principaux conseillers

1 Note remise par Louis XVIII à lord Macartney, Vérone, 12 août 1795.

du prétendant. Auprès d'eux, Macartney se trouvait mieux à l'aise ; il leur parlait en maître :

«Avec les principaux conseillers du Roi, j'ai usé des mêmes arguments, mais avec plus d'autorité; je leur ai dit que, si l'on ne conseillait au roi de choisir Rome comme résidence pour le peu de temps dont il s'agissait, loin que ce fût l'Angleterre qui dirigeât sa conduite ce serait lui qui dirigerait la nôtre. Ils m'ont prié de ne pas considérer les choses sous ce jour, et d'avoir quelque égard pour les sentiments de Sa Majesté, qui sont et ont toujours été d'accord avec ses réflexions sur ce point.

« Le résultat de ces diverses entrevues a été que le Roi quitterait Vérone aussitôt que l'on aurait trouvé une situation avantageuse dans le cercle de Souahe, ni trop proche ni trop éloignée de l'armée du prince de Condé, et qu'il y resterait jusqu'à ce que A^otre Seigneurie m'eût donné des instructions sur la suite du voyage vers le Nord1. »

Lorsque Ton discuta le voyage du roi, Macartney souleva avec Flachslanden une question qu'il n'avait jamais traitée avec Louis XVIII : celui-ci serait-il, durant le trajet, à l'abri de ses créanciers? Il avait alors environ 800,000 livres de dettes seulement, disait Castries. Le gouvernement anglais avait empêché le comte d'Artois de se rendre à Londres, parce que la législation ne le protégerait pas suffisamment contre ses créanciers; aussi ne se préterait-il pas à un changement de résidence de la part du prétendant, si les mêmes inconvénients se présentaient. Flachslanden affirma qu'il n'y avait rien à craindre; puis il argua d'une ancienne promesse de Pitt pour réclamer de l'Angleterre le payement des 800,000 livres '.

Macartney n'avait point d'instructions sur cette matière, mais il était autorisé à donner des secours au prince jusqu'à concurrence de 250,000 francs. Castries parut fort désappointé.

1 Lord Macartnev à lonl Grenville, 12 août 1795.

* Le 3 mai, le comte d'Artois avait écrit au duc d'IIarcouit dans le ni' nie -m-, parlant également d'une promesse de Pitt.

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«Je dois vous dire, milord, que, le lendemainde mon arrivée, le maréchal de Castries me montra une pièce qu'il dit être la dépêche que j'avais apportée de la part du duc d'IIarcourt. Elle contenait principalement un compte rendu de sa conversation avec Votre Seigneurie, quand ma nomination lui fut annoncée; il a dit que Votre Seigneurie l'a informé que j'avais reçu des instructions au sujet des allocations à faire au Roi. Jedéclarai au maréchal que j'en avais en effet, et que je l'en entretiendrais après avoir vu mon banquier. « Jusque-là, dis-je, vos espérances ne doivent pas être trop vives...» Le jour suivant, je dis au maréchal que le crédit qui m'était ouvert s'élevait à 5,000 livres sterling, somme que j'étais tout disposé à verser immédiatement. Il secoua la tête, et quoiqu'il gardât le silence, je vis qu'il était très-désappointé. Je poursuivis, disant que j'étais autorisé à faire une autre avance de 3,000 livres sterling, et que je me flattais qu'une somme d'environ 200,000 livres françaises consolerait un peu sa tristesse. 11 me dit qu'étant donné la misérahle condition des affaires du Roi, ce serait une ressource, n'importe quelle somme en étant une, mais qu'il avait espéré de nous un secours hien plus considérable. Je détournai la conversation vers des sujets moins sérieux, et j'éviterai d'y revenir jusqu'à nouvelles instructions1. »

Les besoins de la cour de Vérone étaient grands en effet ; Macartney fut frappé de la misère qu'il y rencontra, misère qui n'empêchait point de nombreux fidèles d'entourer leur roi •de soins et d'affection ; il décrivit en termes vifs et spirituels le spectacle que présentait la petite cour, et le caractère de ses principaux acteurs :

«Tout ce qui environneleRoi dénote une grande misère; la table, si importante pour un Français, est peu abondante, servie sans élégance; les domestiques sont rares, mal vêtus; même dans les appartements privés, les meubles essentiels font défaut. Il est logé à un mille et demi environ de la ville, à l'Orto del Gazzola, villa qu'il a louée à un gentilhomme de Vérone. La maison n'est ni grande, ni belle, ni commode; mais eùt-il même pu y mettre un plus haut prix, le Roi n'aurait pas trouvé d'installation meilleure si près de la ville. Il y a cependant un joli jardin attenant à

1 Lord Macartney à lord Grenville, 12 août 1795.

la maison; la vue en est pour le prince une ressource considérable; il passe la majeure partie de son temps dans son cabinet, et, depuis plusieurs mois, n'a jamais franchi les grilles. À en juger par sa corpulence et la lourdeur de ses traits, il est peu capable de prendre de l'exercice.

« II semble avoir une juste compréhension des choses, une instruction littéraire respectable, et être surtout versé dans l'histoire île France et même dans celle des autres nations, en tant qu'elle est en rapport avec la première. Il parle l'italien d'une façon supportable, comprend l'anglais, et parle sa langue maternelle avec une grande correction, abondance et volubilité. Ses manières, son accueil sont affables, agréables, familiers même, sans altérer sa dignité, que Ton distingue encore dans sonéclipse. Il m'est impossible de juger encore de son véritable caractère; on le dit discret, bon, amical; il me semble que ses courtisans et ses serviteurs l'abordent et le servent avec respect, zèle et affection.

«Les principaux hommes d'affaires de son entourage sont le maréchal de Castrics, le baron de Flachslanden et l'évêqued'Arras. Le maréchal est un homme d'honneur et de sens, aimant et faisant bien les affaires, sed tarda trementi genua labam. Il est très-brisé par l'âge et par ses longs services; sa santé est débile; il est trèsaffecté par les calamités qui ont accablé son pays.

«Le baron de Flachslanden est un vieil officier, âg"é d'un peu plus de soixante ans, mais d'une constitution forte et vigoureuse, d'une certaine vivacité, d'une franche allure militaire, opiniâtre, intrigant et plein de ressources. Il est très-haut placé dans la faveur de son maître, et je crois qu'il le mérite par ses talents, ses services, son attachement.

« L'évêque d'Arras est un prêtre qui a joui d'une grande réputation et de grands bénéfices en France, homme d'un esprit altier et ardent, très-porté vers la politique. Je suis tenté de croire que sa part n'a pas été petite dans le manifeste du Roi.

«Les autres personnes que j'ai principalement vues autourdu Roi sont le marquis de Jaucourt, le bailli de Crussol, tous deux cordons bleus; le duc de Guiche, le comte de Duras, le comte d'Avaray, le comte de Cossé, l'évêque de Vence, et M. de Cazalès, hoiniiie- de caractère loyal, bien nés, corrects dans leur attitude; pas un roue ni un dissipateur avoué parmi eux. Tous tiennent le langage qui convient à leur situation et aux circonstances, et j'ai

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