CHAPITRE IV. — JUIN-DECEMBRE
géré, et lord Grenville en releva les défauts d'une manière très-vive. Sur l'amnistie, le gouvernement anglais s'était cru autorisé à promettre plus que ne le taisait la proclamation, et
l'avait lait.
Pour les questions constitutionnelles, il protestait hautement contre les visées de Louis XYIII, disant que, s'il avait toujours cru une main forte, militaire au hesoin, nécessaire pour restituer la paix intérieure à la France, ce n'était qu'un moyen transitoire devant conduire à l'établissement d'une monarchie modérée '.
Macartney avait dit de l'efficacité des proclamations : « Il semble qu'il ne faille pas attacher une grande importance à ces sortes de documents. Beaucoup de ceux qui les lisent doutent de leur authenticité; d'autres sont trop gravement compromis pour en être tres-touchés \ » S'il en était vraiment ainsi, comme cela est probable, de manifestes auxquels le public pouvait encore assigner pour auteurs les principaux chefs de la coalition, unis à ceux de l'émigration, qu arriverait-il lorsque, Louis XVIII refusant toute amnistie aux régicides, le gouvernement anglais croyait pouvoir promettre quelque mesure de clémence à ceux d'entre eux qui se signaleraient par les services rendus à la royauté? Les rapports de lord Macartney, le langage du duc d'Harcourt justifiaient cette attitude, dit-on; soit, mais quelle foi les intéressés ajouteraient-ils à des déclarations verbales, lorsqu'ils pouvaient v opposer un document écrit? que les premières venaient de ministres étrangers, le second du futur roi lui-même? N'était-ce pas courir au-devant de l'insuccès pour sauver un principe injuste, comme l'avait montré lord Grenville dans ses instructions à Macartney? Quel profit attendre d'une mesure à laquelle consentait le prétendant, sans même oserl'avouer ouvertement à ceux qui devaient en profiter? On multipliait à plaisir les chances d'échec, déjà si nombreuses.
1 Voir aux Pièces justificatives, K.
2 23 août 1795.
Un autre point est à remarquer dans la dépêche de Grenville : pour la première fois, le ministre anglais se prononçait d'une façon un peu explicite sur la forme du gouvernement à établir en France. Il avait beaucoup tardé à le faire, comptant sur le bon sens des princes pour tirer de la situation et des tendances des divers partis politiques, sur lesquels ils étaient contraints de s'appuver, les idées générales qu'il convenait d'exprimer à cet égard dans une déclaration, le but que l'on devait à part soi poursuivre. Le manifeste trompa son attente. Dès lors, il n'y avait plus lieu d'user de délicatesse, d'éviter jusqu'à l'apparence de vouloir imposer une constitution à la France : convaincu à bon droit que les princes ne trouveraient pas à eux seuls la forme de gouvernement que les circonstances rendaient nécessaire ; convaincu aussi que, s'ils ne la trouvaient pas, ils seraient appelés à finir leurs jours hors des frontières, alors qu'il importait de ne pas laisser se détourner les aspirations monarchistes de certains Français vers des personnes plus conciliantes sans doute, mais dépendant d'autres puissances, Grenville se décida à faire une critique très-sensée des projets de Louis XY1II et à indiquer dans ses traits généraux le gouvernement qu'il croyait utile à la France. Mais il régnait parmi les émigrés un tel esprit de prévention contre leurs protecteurs que tout ce qui venait d'eux leur paraissait contraire aux véritables intérêts de la cause, contraire au sentiment de patriotisme mitigé qu'ils prétendaient éprouver. Après avoir fait appel à l'appui des puissances, ils avaient senti ce que cet appui leur coûterait : ils pensaient qu'elles n'obéissaient qu'à de mesquines considérations d'intérêt et cherchaient à agir en dehors d'elles, contre elles s'ils le pouvaient1.
Grenville avait émis des doutes sur le véritable sens du manifeste de Louis XVIII. De son côté, Macartney avoua ne pas comprendre ce que l'on disait en sa présence. Il s'appliqua néanmoins à élucider ce problème, mais ses ef-
1 Voir aux Pièces justificatives, L.