CHAPITRE V. — SEPTEMBRE I795-JANVIER I"«)(i
du ministre russe à Francfort, le comte Romanzoff, et son intervention puissante en faveur de Louis XVIII devait lever tous les obstacles.
Cependant la cour de Vérone n'était pas sans inquiétudes : l'inertie des armées du Rhin , la conduite du général Devins, la désertion de l'Espagne, la «duplicité» que l'on rencontrait chez toutes les puissances, tout cela avait produit une fâcheuse impression. Le roi déclara à Macartnev que « tout son espoir ne reposait plus que sur l'amitié et les efforts de la Grande- Bretagne et de la Russie1». II avait d'ailleurs pleine confiance que si, grâce à l'Angleterre, le comte d'Artois se transportait en Vendée , ce prince réussirait à s'y maintenir en force durant l'hiver; mais il croyait toujours que sa propre présence dans ces parages aurait le meilleur effet, et des lettres de Charette et d'autres royalistes de l'intérieur l'encourageaient dans cette idée. Néanmoins , une chose le préoccupait par-dessus tout : l'attitude de l'Autriche.
A l'issue d'une conférence assez peu satisfaisante qu'il avait eue avec Thugut, sir Morton Eden avait écrit à Wickham :
« Je dois observer que je n'aperçois aucune chance que les Autrichiens agissent, comme vous le désirez, au nom du roi de France. Une proclamation du prince de Condé ou du duc de Berry sera sans doute tolérée; mais tant que continueront les négociations de l'Empire en vue de la paix (cette fâcheuse affaire qui marche toujours), et que les deux cours resteront indécises sur la reconnaissance de Monsieur comme roi, on ne peut rien attendre de plus, à moins d'un grand succès2... »
Thugut ne voulait rien faire pour les princes, dans la crainte de se retirer tout moyen de conclure la paix, ou d'être obligé de renoncera annexer quelque territoire. A Vienne, Louis XA III avait un représentant, le duc de Polignac; ses rapports étaient désespérants, soit qu'il manquât d'informations sûres, soit que la capacité nécessaire lui fit défaut. Pour l'assister, Louis X'N III
1 Lord Macartnev à lord Gienville, 7 septembre 1795. - 23 août 1795.
lui adjoignit le bailli de Cnissol, qu'il chargea en secret de pénétrer les véritables intentions de l'Empereur.
Le but avoué de la mission de Crussol était de demander que Madame Royale, aussitôt sa sortie de France, fût conduite à son oncle, au lieu daller résider à Vienne, comme le voulait la cour impériale. Cette demande avait été déjà faite , aussitôt connues les intentions de la Convention à l'égard de la princesse ; deux fois répétée, elle avait été deux fois éludée, sinon formellement rejetée par l'Empereur. Vérone avait interprété ce refus d'une façon fort peu flatteuse pour l'honnêteté de l'Autriche : on disait volontiers que cette puissance ne cherchait qu'à se procurer un gage pour imposer ensuite plus librement ses ambitieuses volontés.
« Je ne sais dans quelle mesure ces soupçons peuvent être fondés, écrivait Macartney, mais je sais que sur bien d'autres points la jalousie de cette petite cour, avivée par le désappointement et le malheur, est souvent excitée sans cause, quelquefois même d'une façon ridicule1. »
Pour sa part, Macartney ne croyait pas que l'Empereur persévérât dans son refus : il ne vovait aucun inconvénient à ce que, conformément au vœu de Louis XVIII, Madame Royale vînt d'abord rejoindre le roi, pour se rendre ensuite à Rome près de sa tante, où elle attendrait des joursplusheureux.
Le 9, arriva la réponse du margrave de Bade : il exprimait tout son regret de ne pouvoir accueillir le roi de France sur son territoire sans la permission de l'Empereur, mais se déclarait tout prêt à le faire si «le désir ou l'approbation» de la cour de Vienne lui était signifié '. Ce contre-temps fut accueilli par les royalistes avec une certaine indifférence, quoique le séjour de Vérone parût, de plus en plus désagréable et que l'on ne désirât rien tant que d'aller s'établir, à la première occasion, au nord des Alpes. On envoya un courrier à Vienne
1 Lord Macartney à lord Grenville, 7 septembre 1795. - Lord Macartney à lord Grenville, 10 septembre 1795.