CHAPITRE V. — SEPTEMBRE 1 795-J A N VI I . Il
quoique l'amiral Ilood ait déclaré à son entrée dans la ville qu'il ne l'occuperait que pour le compte de Louis XVII.
En 1795, enfin, Louis XVIII reçoit à Vérone la visite d'un certain comte de Worms; celui-ci lui suggère officieusement que la France ne possède qu'à titre de complète la Franche-Comté, l'Alsace, les Trois-Évéchés et plusieurs colonies d'Afrique et d'Asie; Louis XVIII répond qu'il ne consentira pas au démembrement, qu'il payera les Irais de guerre, rendra les conquêtes de la République et rien de plus '.
Et maintenant, quelles sont les déclarations de Louis XVIII à Macartney, en septembre 1795*?
L'idée d indemniser les puissances est parfaitement admise à Vérone; mais, disposé à sacrifier les colonies, on hésite à démembrer le territoire continental de la France; d'autre part, si l'on refuse de prendre aucun engagement, de laisser même soupçonner que l'on puisse en prendre , c'est que Louis XVI II craint par-dessus tout d'effaroucher les Français. C'est la du moins ce que l'on dit à Macartney ; mais la bonne foi de la ccHir de Vérone est plus que douteuse. Comment croire en effet que Louis XVIII, après le manifeste qu'il a publié, se laissera arrêter par la crainte de lopinion publique? L opinion n'a jamais été l'un des éléments du gouvernement de ses ancêtres, et un monarque si fidèle à la tradition ne saurait guère innover en cela. Il est plus probable que le motif qui guide Louis XVIII est tout autre : cette tradition, qu'il respecte si profondément, comprend, sous le nom de France, une certaine étendue de territoire ; la conserver est pour lui un devoir aussi impérieux que de maintenir dans toute sa pureté la royauté de droit divin. Comme indemnités aux puissances, on donnera de largcnt, des colonies au besoin, l'exemple de Louis XV justifiant cette sorte de cession ; des morceaux du continent , s'il le faut; mais ne pourrait-on sauver ces derniers,
1 Mémoires de Louh XVI If, VII. p. 16-19.
J Voir aux Pièces justificatives, M, depuis ces mois : « Le souvenir de la puissance, etc. »
si, par bonheur, Louis XYIII rentrait en France par l'effort des royalistes de l'intérieur plutôt que par celui des alliés? Peutêtre le roi trouverait-il alors les forces nécessaires pour résister aux prétentions des puissances ; des forces morales suffiront sans doute, car, fatigués d'une longue guerre, les alliés hésiteront à se risquer à nouveau.
Cette combinaison était assez raisonnable en apparence, mais elle avait un défaut grave : satisfaisante pour l'Angleterre , elle n'offrait aucune compensation à l'Autriche, à qui l'on refusait toute cession, au nord comme à l'est. Louis XIV a pu, disait-on, rendre ses conquêtes au congrès de Gertruydenberg : mais ce qu'il en reste, l'Alsace par exemple, est devenu partie intégrante de la France par une prescription longissimi lemporis. Et 1 on opposait aux ambitions autrichiennes une fin de non-recevoir absolue. Cependant, il était indispensable de jeter quelque pâture à la cour de Vienne : le Nord et l'Est n'offraient rien de convenable ; la Navarre , il n'y fallait point songer : elle venait de Henri IV. On fut ainsi amené logiquement à rêver ce que Bonaparte réalisa peu après : une extension de la puissance autrichienne en Italie , sur Venise et sur Gênes; la Corse , on n'v tenait guère : si l'Angleterre ne la gardait point , elle irait à quelque principauté italienne , probablement l'une de celles que régirait l'Autriche '.
Tel était le système fort simple et fort sage que Ion avait conçu à Vérone ; il présentait encore un avantage considérable : l'Angleterre , rétribuée de ses services, n'appuierait plus l'Autriche dans ses réclamations. Que ferait l'Autriche seule? Au besoin, on irait même jusqu à une alliance anglaise : tout dans la conduite du cabinet de Vienne justifiait de telles extrémités de pensée.
1 II est intéressant de comparer cette dépêche de Macartney aux instructions données par Louis XVIII à Saint-Priest, le 26 mai 1800 (Lettres, etc..., p. 146-158); le système est identique. Il en est de même des instructions à Talleyrand pour le congrès de Vienne; mais, cette fois, la paix est faite ; il n'est plus indispensable de faire des sacrifices, et l'on peut ajouter : « En Italie, c'est l'Autriche qu'il faut empêcher de dominer» »