CHAPITRE v. — SEPTEMBRE 1795-JANVIER
de Louis XIII avait, il est vrai, déclaré la Navarre partie intégrante de la couronne de Fiance, mais l'Autriche était assez babile, assez ambitieuse pour faire éventuellement valoir les droits de Madame Royale, seule fille de France, sur cette portion du territoire français, quitte à se contenter au besoin de quelque autre morceau de ce même territoire; dans ce but, on marierait Madame Royale à un archiduc, à qui l'on donnerait les Pays-Ras, pour avoir la Toscane. Madame Royale aurait en dot les bijoux de la couronne pris sur Semonville dans le Milanais, et dont elle était propriétaire comme seule héritière légitime de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Telle était la combinaison à laquelle s-ongeait la cour de Vienne, s il faut en croire l'entourage de Louis XVIII '.
Les premiers rapports de Grussol confirmèrent pleinement ces craintes : il n'était pas prouvé qu'il s'agît des Pays-Ras, de la Navarre; mais il était constant que l'Empereur ne laisserait pas Madame Royale rejoindre son oncle2. Celui-ci en fut d'autant plus affecté qu'il avait déjà envoyé d'Avaray à Raie, à la rencontre de la princesse, dont on attendait d'un jour à l'autre la mise en liberté.
D'Avaray resta plusieurs semaines en Suisse, attendant toujours la fille de Louis XVI : c'est ainsi qu'il eut l'occasion de s'entretenir avec Wickbam. 11 revint à Vérone vers le 20 novembre, sans avoir encore vu Madame Royale, mais plein d'espoir dans les chances d'insurrection de l'Est, convaincu aussi que les principaux généraux républicains seraient trop heureux de passer aux royalistes, pourvu que grade et traitement leur fussent conservés; il avouait cependant que, grâce à la surveillance dont ils étaient enveloppés par les commissaires de la Convention, et à une « sorte de sens de l'honneur militaire » , on les trouverait toujours aussi ardents à la lutte
1 Lord Macartney à lord Grenville, 7 et 27 septembre 1795. — Les Mémoires de Louis XYI1I ajoutent que la Provence eût complété la dot de la princesse.
- Lord Macartney à lord Grenville, 28 septembre 1795.
en face de 1 ennemi, « comme s'ils voulaient sincèrement du Lien à la cause où ils se voyaient engagés ' » .
Quant à l'objet principal de son voyage, d'Avaray rapporta que, depuis quelque temps, l'Autriche insistait avec moins d ardeur auprès de la France pour la remise de Madame Royale. La cour de Vérone n'hésitait pas à attribuer cette nouvelle attitude à quelque raffinement de politique ; mais cette interprétation ne paraissait même pas digne d'être relatée, car la princesse était attendue le 25 à Innsbruck, où Ion faisait de grands préparatifs pour sa réception ; à l'heure où écrivait Macartney, elle devait donc avoir quitté le territoire français.
D'Avarav, qui avait lui-même porté ces nouvelles à Louis XVIII, reçut ordre de se rendre sans retarda Innsbruck: il devait communiquer à la princesse, de la part de son oncle, « quelques renseignements qu'il était désireux de lui faire savoir » . Macartney n'avait point d'autres détails sur la nature de ces renseignements : on verra par la suite qu'ils étaient tels que la cour de Vienne pouvait s'en montrer peu satisfaite. Aussi craignait-on encore à Vérone que d'Avaray n'éprouvât quelques difficultés pour voir la princesse ; dans ce cas, il devait se servir de l'intermédiaire de madame de Tourzel, qui, après avoir veillé à l'éducation de Madame Royale avant la Révolution, avait été autorisée à la suivre en Autriche. « Une immense importance est attachée à cette affaire par notre petite cour, disait Macartney2; autrement je n'importunerais pas Votre Seigneurie de tout ce détail. »
On apprit bientôt que, le 21 novembre, Madame Royale n'avait pas encore quitté Paris; en même temps, un journal prétendait qu'elle avait commencé son voyage, mais que, arrêtée par la maladie, elle se trouvait en Alsace. Macartney lui-même s'étonna du mvstère qui enveloppait cette affaire : ■ Je ne puis m'empêcher de trouver assez extraordinaire qu'il
1 Lord Macartney à lord Grenville, 22 novembre 17'J5. - 22 novembre 17!>."i.