CHAPITRE V. — SEPTEMBRE n93-JAMVIER
coure ici des bruits aussi contradictoires. On les répand certainement avec art, peut-être à dessein, mais on ne sait encore exactement dans quel but '. »
Peut-être, d'ailleurs, la cour de Vérone ne mettait-elle tant d'insistance à réclamer .Madame Royale que parce qu'elle avait connaissance de certains projets nés au sein du parti royaliste lui-même; quelques personnages projetaient une abdication immédiate de Louis XVIII en faveur du duc d'Angoulème :
« ...Depuis quelque temps on agite ici, dans les sociétés particulières, une question que les conjonctures ont fait naître, et on laisse entrevoir une solution pour laquelle il me parait qu'on se déciderait avec plaisir.
« Tout en rendant justice au mérite et aux qualités personnelles du prince que l'ordre de la nature appelle à régner sur la France, on voit avec crainte et avec peine qu'il n'a pas les qualités particulières qu'exigeraient les circonstances; je veux dire la force et 1 agilité du corps, l'intrépidité de l'âme, l'élévation du courage et ce coup d'œil, cette volonté, cette main, qui fixent les volontés et enchaînent la fortune. D'ailleurs, on redoute l'influence de ceux qui, dès l'enfance, ont pris de l'ascendant sur lui et ont acquis l'habitude de le dominer. Us sont connus, peu estimés, par conséquent peu propres a entrer dans une lice où l'opinion autant que la force doit décider la victoire. On voudrait donc qu'il abdiquât et remît ses droits, non à son frère, mais à son neveu. Le père, il est vrai, a des qualités plus brillantes, mais trop tard cultivées, presque étouffées dans leurs germes, dont le développement sera toujours imparfait. D'ailleurs, on ne redoute pas moins ses entours que ceux de son frère. Les vœux semblent donc se réunir en faveur du duc d'Angoulême et de sa cousine, dont l'aimable figure, l'esprit et les malheurs intéressent toutes les âmes honnêtes, sensibles et fidèles.
«On assure qu'un grand nombre de représentants accéderaient à
cette solution Comme ceux du dehors, je me suis longtemps
bercé de flatteuses espérances ; mais chaque jour l'illusion se dissipe... Je sais que l'horrible tempête qui nous agite cessera; mais,
1 9 décembre 1795.
si l'on n'y apporte aucun secours, aucune résistance, elle ne cessera que comme un incendie, lorsque tout sera consumé... Vous étonnera i-je beaucoup en vous disant qu'on redoute presque autant les fugitifs qu'on déteste les usurpateurs?... Ce qui transpire et revient de leur jactance, de leurs menaces, de leurs prétentions, les rend presque odieux, et l'on s'en croit réduit à opter entre des tyrans. Pardon, je vous révèle ici d'affreuses vérités, mais nous sommes aux bords du tombeau, où les flatteuses impostures achèveraient de nous précipiter1.»
Le confident de ces combinaisons qui ne brillaient guère par leur lovalisme était le prince de Condé ; il semblait même en être le complice, et Wickliam parlait de lui en termes qui donnaient à réfléchir à qui connaissait la lettre de l'abbé Aimé : on pensait à faire évader la princesse à son passage à Bàle :
«Le prince de Condé m'a demandé un jour si le canton de Berne accorderait sa protection à la princesse, au cas où elle prendrait la fuite en passant à Bàje.
«Je traitai alors cette idée très-légèrement, disant que tout État serait fier de recevoir une princesse de la maison de Bourbon, et surtout celle que ses vertus et ses malheurs ont rendue si intéressante ; mais que, selon moi, elle passerait son temps bien plus agréablement et d'une façon qui conviendrait mieux à sa position à la cour de Vienne que dans l'ennuyeuse société bigote (sunday society) de Berne a. »
Demander que la princesse séjournât à Berne, alors que Louis XV III désirait la voir venir à Vérone, était quelque peu contraire à la fidélité que le prince devait à son roi. Les preuves ne sont pas toutefois suffisantes pour que l'approbation donnée par Condé aux projets dont 1 abbé Aimé se faisait l'écho soit pleinement démontrée. Quoi qu'il en soit, il y avait un plan d'évasion pour Madame Royale; et, avec leur légèreté
1 L'abbé Aimé au prince de Coudé, 13 décembre 17'.)."); envoyé par \\ ickli.mi a lord Grenville le T janvier.
- Wi( kb.iin à lord Grcnville, 5 janvier 1706. — lîeçu à Londres le 3 fé-