CHAPITRE V. — SEPTEMBRE [795-JANVIER
bruck, de la bouche même de Madame Royale, que, d'après leur hôtesse, l'arehiduc Charles étail l'époux destiné à la future reine de France. Lors de la présentation à la cour, PEmpereur parla encore d'un mariage de ce genre; mais deux jours après, madame de Soucy sut par la duchesse de Saxe-Teschen qu'il s'agissait de l'archiduc Joseph, l'archiduc Charles étant épileptique.
Wickham tenait ce récit tout entier de madame de Soucy, qui avait été le seul témoin de ces événements; sans avoir de preuves absolues de sa véracité, on avait de très-fortes présomptions en sa faveur. Elle ajoutait encore que le dernier acte du cabinet de Vienne avait été d'acheter Cléry, qui, reniant la cause royale, était maintenant en relation avec le baron de Thugut. « Cela donne lieu à d'importantes et sérieuses réflexions » , disait Wickham en terminant '.
De son côté, avant de prendre un congé qui venait de lui être accordé par son gouvernement, Maeartney résuma dans une dernière dépèche les sentiments des royalistes de Vérone à 1 égard de l'Autriche :
u Quoique très irrités par la façon dont on a traité le prince de Condé et les déceptions qui en sont résultées pour l'insurrection du Sud-Ouest, ils semblent encore plus exaspérés par la politique mesquine de la cour de Vienne et sa manière d'accaparer Madame Royale, qui, comme on le dit, a été soustraite à sa famille par un trafic de contrebande avec la République française; car ils expriment leur ferme conviction que les autres puissances coalisées n'ont pu avoir aucune part, aucune intelligence dans cette transaction. Sir Morton Eden aura probablement informé Votre Seigneurie que madame de Soucy a été séparée de la princesse peu après son arrivée à Vienne, et que l'on ne permet à aucun Français de la servir.
* Les Mémoires de Louis XVIII rapportent qu'à son arrivée à Vienne, Madame Royale comparut devant un conseil composé de membres de la famille de sa mère; on lui parla de ses droits sur la Bourgogne, la Bretagne, l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Navarre. Elle répondit qu'elle ne revendiquerait rien sans avoir consulté sa famille paternelle, et particulièrement son oncle. — ^ H, p. 79-81.
« L'évêque de Nancy, qui estmaintenantchargéd'affaitesduRoi dans cette ville, n'a pu encore être autorisé à la voir. On avait cependant trouvé le moyen de lui faire connaître, avant son départ de Paris, les sentiments du Roi son oncle à son égard et son désir de la voir se maintenir libre de tout engagement, de façon qu'elle pût épouser son cousin, le duc d'Angoulême. En même temps, elle connut l'intention de l'Empereur de disposer d'elle en faveur d'un de ses frères, si bien qu'elle est parfaitement sur ses gardes quant à la conduite qu'elle doit tenir à Vienne. Le Roi a reçu d'elle une lettre écrite peu après son arrivée dans cette ville ; cette lettre est conçue en termes singulièrement choisis et montre que son éducation n'a été nullement négligée, qu'elle comprend sa situation, et qu'elle savait que le contenu pouvait être vu par d'autres que par celui à qui elle s'adressait. Il semble que ses conjectures n'étaient pas sans fondement, car la lettre est venue par la poste ordinaire, sous une simple enveloppe officielle. On croit ici que Son Altesse Rovale a trop d'esprit et de sentiment pour ne pas préférer la chance de devenir un jour reine de France à la réalité d'être archiduchesse et vice-reine d'une ou deux marches de Pologne, malgré la dignité qui s'attache au titre retentissant de royaume de Galicie et de Lodomérie. Les bijoux pris sur Semonville, maintenant dans les mains de l'Empereur, sont considérés comme sa propriété, et elle a, en outre, tels droits et prétentions que lui confère sa qualité de seule fille de France. Gela n'a pas grande valeur pour le moment, mais les circonstances pourraient, un jour ou l'autre, en accroître considérablement l'importance1... »
Les ambitions autrichiennes méritaient-elles et ces craintes et ces haines de la part des émigrés? Certes il devait être pénible à des hommes qui, malgré tous leurs torts envers leur patrie, croyaient au moins lutter pour son bien, ou, pour mieux dire, qui confondaient l'idée de patrie avec les traditions monarchiques représentées par Louis XVIII, et pensaient servir Tune en soutenant les autres; il devait être pénible pour ces hommes de se voir exposés à travailler au profit de quelque
1 Lord Macartney à lord Gren ville, 31 janvier 1796. — Reçu à Londres le 2-V février.